La justice chinoise vient de condamner l’artiste Gao Zhen à trois ans de prison pour des œuvres qui, au moment de leur création, ne tombaient pas encore sous le coup de la loi. Âgé de 70 ans, l’artiste, membre avec son frère Gao Qiang du célèbre duo des Gao Brothers, a été reconnu coupable d’avoir porté atteinte à « la réputation et l’honneur des héros et martyrs ». Le verdict a été rendu le 25 août 2026 par le tribunal populaire de la ville de Sanhe, dans la province du Hebei, lors d’un procès à huis clos. Compte tenu des deux années déjà passées en détention depuis son arrestation, le 26 août 2024, Gao Zhen devrait être libéré le 25 août 2027.
Installés aux États-Unis depuis 2011, après avoir obtenu leur carte de résident permanent, les frères Gao ont marqué la scène artistique chinoise dès le début des années 2000 par leurs représentations irrévérencieuses de Mao Zedong et de la Révolution culturelle. Leur œuvre joue volontiers avec les symboles du pouvoir et de la mémoire politique. Dans Miss Mao, une série de sculptures en résine aux teintes vives, l’ancien dirigeant communiste est ainsi représenté avec un sourire démesuré, un nez évoquant celui de Pinocchio et une poitrine dénudée. Leur travail comprend également L’Exécution du Christ, dans laquelle un peloton de soldats à l’effigie du Grand Timonier met en joue la figure du Christ. Réalisée en 2009, La Culpabilité de Mao montre quant à elle l’ancien dirigeant agenouillé, une main posée sur le cœur, dans une posture évoquant le repentir.
Mais, les ennuis commencent lorsque, en mars 2021, une modification du Code pénal renforce l’arsenal législatif chinois en matière de protection de la mémoire nationale. Dès lors, les actes d’« insulte, de diffamation ou de profanation de la mémoire des héros et martyrs nationaux », déjà constitutifs d’une infraction depuis 2018, peuvent être punis de trois ans de prison. En l’espèce, les œuvres de Gao Zhen mises en cause avaient été créées entre 2005 et 2009, soit plus d’une décennie avant l’entrée en vigueur de l’article 299-1 du Code pénal chinois. Les défenseurs de l’artiste dénoncent ainsi l’application rétroactive d’un texte qui n’existait pas lorsque les œuvres ont été réalisées. Sarah Brooks, directrice du programme Chine à Amnesty International, estime sur le site Internet de cette organisation que cette condamnation vise à envoyer un message dissuasif aux artistes chinois. « La longue détention provisoire qu’a subie Gao Zhen puis la décision de le déclarer coupable et de le condamner à la peine maximale de trois ans d’emprisonnement prévue pour cette infraction illustrent la détermination des autorités à dissuader d’autres personnes de donner libre cours à une expression artistique indépendante », y déclare-t-elle.
L’œuvre de Gao Zheng prend une résonance particulière au regard de l’histoire personnelle de sa famille, profondément marquée par les violences du régime chinois. Issus d’un milieu ouvrier du Shandong, les frères Gao ont vu leur père mourir en détention pendant la Révolution culturelle. Après avoir quitté la Chine sous la pression des autorités, les deux artistes se sont installés aux États-Unis. Gao Zhen était néanmoins revenu dans son pays en août 2024 pour rendre visite à sa famille. Il avait alors été interpellé dans son atelier de Yanjiao, près de Pékin, où une perquisition avait conduit à la saisie de 118 de ses œuvres.
Depuis, les menaces contre l’intégrité de l’artiste et de sa famille se multiplient. L’audience du 30 mars 2026, expédiée en une seule journée, s’est déroulée sans l’épouse de Gao Zhen, Zhao Yaliang, à qui l’accès au tribunal a été refusé, tout comme aux diplomates américains. Selon Human Rights Watch, l’artiste est détenu dans une cellule d’environ 40 m² qu’il partage avec quatorze autres prisonniers. En raison de problèmes à la colonne vertébrale, il se déplace en fauteuil roulant, notamment pour rencontrer son avocat. En outre, son épouse et son fils seraient également empêchés de quitter la Chine. Depuis les États-Unis, son frère Gao Qiang, âgé de 64 ans, mène une campagne pour faire connaître son sort et obtenir sa libération. Le 2 septembre 2024, 181 artistes, écrivains et intellectuels chinois avaient déjà signé une pétition appelant les autorités à remettre Gao Zhen en liberté.
Sa récente condamnation pourrait créer un précédent jurisprudentiel lourd de conséquences pour le monde de l’art et pour les artistes chinois. Désormais, toutes les œuvres, même réalisées il y a plusieurs années, sont susceptibles d’être mises en cause dès lors qu’elles peuvent être considérées par le régime comme des offenses vis-à-vis du récit national chinois.




