L’œil nomade du Belge vivant en France Harry Gruyaert se voit honoré d’une importante rétrospective, « A Sense of Place », programmée par les Rencontres d’Arles 2026. En parallèle, l’Atelier EXB publie en exclusivité ses photographies prises à New York de 1982 à 2017, véritable traversée chromatique d’une mégalopole qui fut mythifiée ou réinventée tout à la fois par la photographie, le cinéma, la littérature, la musique, voire les habitants eux-mêmes.
Le cinéaste Cédric Klapisch commente ainsi en préface : « J’ai mis du temps à savoir ce qui m’intéressait dans cette ville. La lumière y est particulière. Le soleil est tranchant et les ombres des gratte-ciel enfoncent parfois les rues dans de fortes pénombres. Les dépliants touristiques vous font croire que c’est une ville quadrillée, très propre et guidée par une logique urbaine. Ils prétendent qu’elle se déploie en trois parties : Downtown, Midtown et Uptown. Mais quand on y vit, on se rend vite compte que c’est beaucoup plus complexe et nuancé. » Il explique : « Habiter New York, c’est faire l’expérience du chaos et de la diversité. New York met en scène l’idée même du “cosmopolite”. Le mot vient du grec cosmos, qui veut dire “monde”, et politês, qui veut dire “citoyen”, ou plus précisément “celui qui appartient à une cité”. Quand Harry [Gruyaert] prend des photos dans les rues de New York, c’est ce qu’il cherche à décrire. Une population cosmopolite et multiculturelle qui accueille l’étranger sans le considérer comme un autre. Harry fait le portrait de cette cité qui met en scène l’altérité. »
Un traveling rythmé
On ne s’étonnera donc pas que le photographe soit passé, en 1968, tandis qu’il traversait le cœur de Manhattan, d’une pratique ancienne du noir et blanc argentique aux couleurs saturées et vivement contrastées propres au Cibachrome qui feront très vite sa signature photographique. À l’instar d’une bande passante radiophonique ou d’un storyboard cinématographique, le livre, d’une part, se déploie comme une véritable immersion urbaine, et, d’autre part, se saccade en rythmes syncopés proches de ceux d’un morceau de jazz ou de rap. Harry Gruyaert ne documente pas, il interprète en direct : ses cadrages décentrés, ses jeux d’ombre et ses instants suspendus transforment la rue en tableaux vivants où des éclats de gestes et de regards, de lumières, de sons et de voix jaillissent sans prévenir des rumeurs et du flot continu de la ville.
New York se tient là, de double page en double page, selon des équilibres instables qui oscillent entre figuration et abstraction, vérité et fiction, authenticité et quasi mise en scène visuelle. « Je ne suis pas un chroniqueur urbain. Je marche, je regarde, j’attends. Ce qui m’intéresse, c’est le surgissement. L’instant où quelque chose se met en place sans prévenir : une couleur qui dialogue avec une silhouette, un reflet qui trouble l’espace, une coïncidence entre deux gestes », raconte le photographe. « À New York, la densité humaine est fascinante. La rue est un théâtre permanent. Mais je ne photographie pas l’anecdote ; je photographie la tension », tient-il encore à préciser. À travers cette double errance visuelle d’Harry Gruyaert et textuelle de Cédric Klapisch, les lieux apparaissent moins comme un territoire urbain que comme une vibration effervescente et frénétique sans cesse (re)mise en perspective.
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Harry Gruyaert et Cédric Klapisch, New York, Paris, Atelier EXB, 2026, 200 pages, 55 euros.




