Bernard Plossu est non seulement un photographe d’exception, mais aussi un boulimique de livres : on compte près de 300 titres à son nom ! Après Plossu. L’Album de travail (Marval Éditions, 2023), qui reproduisait ses contacts professionnels, les mêmes éditions font paraître, sous le titre Plossu, d’un livre à l’autre, le catalogue raisonné de ses publications, qui vont d’un quasi-journal sorti en 1967 sur le mouvement hippie – auquel il participa très largement – à ses derniers ouvrages en hommage à son épouse décédée en 2021, la photographe Françoise Nuñez.
D’un livre à l’autre ? D’une dérive à l’autre ? D’une vie à l’autre ? Autant d’interrogations qui traversent l’esprit lorsque l’on feuillette ce livre au format carré singulier. Car, avant toute chose, il faut évoquer cette façon toute particulière qu’a Bernard Plossu d’inscrire son œuvre dans la matière du réel actuelle – dans cette matière de vie qui, comme de fins réseaux entremêlés de coïncidences et d’événements fabuleux, de rencontres et d’échanges dispersés, de désirs et de désordres dépensés, d’émotions et de sensations survenues, de miracles et de désastres acceptés, de rêves et de désenchantements entretenus, tisse nos quotidiens les plus ordinaires.
Repenser la matière photographique
Tel que Bernard Plossu le soulignait dans L’Album de travail : « À force de voyager et de bouger tout le temps, j’ai décidé un jour, vers la fin des années 1970, d’organiser mes photos et de les classer, en découpant les planches-contact pour ne conserver que les meilleures, afin de les avoir toutes réunies pour un choix ultérieur. » Il décrit de la sorte son protocole : « Sous chacune, j’ai inscrit le numéro du film, parfois le lieu et l’année… et je les ai rangées par pays ou par thèmes : un outil de travail passionnant et devenu essentiel me permettant efficacement de tout retrouver lorsqu’il s’agit de faire des tirages. Je m’en sers encore aujourd’hui, et il me permet de revoir les années passées, et le temps qui glisse si vite, doucement, l’air de rien. »
Il en est de même pour sa relation aux livres, qui est bien plus importante que celle aux expositions (tout aussi nombreuses, mais dont il n’assure presque jamais l’accrochage) : repenser indéfiniment cette matière photographique qui s’écoule sur près de soixante ans et la reformuler autrement et inéluctablement. « Il y a quelque chose de magique – de l’ordre d’un travail abouti – à traduire les nombreuses photos que fait un photographe en donnant ainsi un sens à l’ensemble de ses images : le livre, moyen d’expression idéal pour exprimer tout ce que ces photos vous ont appris, et ainsi les communiquer au public », commente-t-il dans D’un livre à l’autre. Et de poursuivre : « Un livre de photos a, d’ailleurs, le même rôle qu’un livre d’écrivain. Un critique a dit : “On lit les livres de Plossu”… Oui, c’est bien ce que je recherche, qu’on ne se contente pas de juste de les regarder… »
Cette démarche lui donne en effet accès à la narration : « Dès Le Voyage mexicain (Contrejour, 1979), c’est la forme du livre qui m’a permis de raconter des histoires. D’ailleurs, il y a de bons écrivains qui parlent comme s’ils écrivaient en photo, et c’est pour cela que, lorsque l’on me demande qui j’aime comme photographe, je réponds : “l’écrivain Jean Echenoz”, dont les livres sont pleins d’observations visuelles. C’est vrai aussi de Malcolm Lowry. Tout au long de ma – maintenant longue – vie, le livre m’a permis d’écrire les aventures, les voyages, la poésie, que j’ai eu la chance de faire et de vivre. »
En 1974, Georges Perec publiait un ouvrage culte, Espèces d’espaces, aux Éditions Galilée. Il y a de cela chez Bernard Plossu : explorer toutes les espèces de la photographie dans tous les espaces du livre, et cet ultime opus le prouve haut la main.
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Guillaume Geneste et Bernard Plossu, Plossu, d’un livre à l’autre, Paris, Marval Éditions, 2026, 230 pages, 35 euros.




