Avec l’exposition « L’Espace entre nous », au BAL, Diane Dufour et Julie Héraut ont réussi la gageure de donner un aperçu de l’importante collection de photographies réunie en une quarantaine d’années par Michael et Jane Wilson. Elles y font apparaître des questions fondamentales pour la compréhension de ce type d’images et la matière pour y réfléchir, tout en en offrant une expérience des plus sensibles. Si les 120 œuvres choisies – pour la plupart des tirages d’époque réalisés entre les années 1920 et 2000, par 45 artistes plus ou moins connus, de Lola Álvarez Bravo à Francesca Woodman en passant par Susan Meiselas – témoignent toutes, par leur remarquable qualité, du regard tant passionné que sûr du collectionneur, il ne s’agit nullement là d’exalter un tableau de chasse, aussi exceptionnel soit-il.
REGARDER AUTREMENT
Le propos est tout autre, qui se déploie, loin du florilège et hors de la linéarité chronologique, comme en des îlots communicants formés autour de douze textes rédigés par Bertrand Schefer à propos d’une des photographies exposées, comme autant de points d’entrée. Par exemple, des Mains gelées, saisies par August Sander en 1929-1930, alors qu’elles s’approchent au plus près d’un poêle, juste avant la brûlure. L’écrivain y relève une « méditation sur la distance » et une mise en œuvre de ce « presque contact » qu’est la photographie ; la formule résonne encore devant deux mains glissées entre des cheveux noirs et cadrées au plus serré par Issei Suda (Kanda Tokyo, 1975). De ponctuation en ponctuation, les réflexions s’incarnent, creusant touche après touche et sans didactisme l’idée posée en prémisse par Diane Dufour, selon laquelle la photographie est « l’espace de rencontre entre ces trois points – le photographe, le sujet et le regardeur », situés à des distances toujours variables. À chaque texte, c’est une nouvelle invitation à regarder autrement et à établir ses propres connexions – comme avec cette anecdote concernant l’intérêt de Dorothea Lange pour les jambes et sa réponse personnelle au thème « Là où je vis » qu’elle avait proposé à ses étudiants avec une série de clichés de son pied déformé par la poliomyélite : « C’était là son lieu et sa vie. »
« Alors, écrit Bertrand Schefer, on repasse autrement devant un certain nombre de ses photos », mais aussi devant d’autres, dont celles prises par Graciela Iturbide dans la salle de bains de Frida Kahlo. Des récits se tissent ainsi à la croisée des mondes des artistes et des sujets plus ou moins proches dont ils font le portrait ou saisissent simplement la présence. Ils s’enrichissent des propos de certains d’entre eux consignés dans un fascicule, dont Gregory Crewdson, qui décrit les « figures » dans ses images comme tenant lieu de son propre besoin de « nouer un lien au monde ».
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« L’Espace entre nous. Dans la collection du Wilson Centre for Photography », 19 juin 2026 - 3 janvier 2027, LE BAL, 6,impasse de la Défense, 75018 Paris.




