L’histoire de Gabrielle Hébert (1853-1934) est celle d’une redécouverte : plus de 2 000 photographies oubliées dans les combles du musée Hébert, à La Tronche, ancienne demeure iséroise du peintre Ernest Hébert (1817-1908) située près de Grenoble. Un véritable trésor renfermant tirages, négatifs sur plaque de verre ou sur pellicule souple, le tout dans un état immaculé. Un corpus prolifique, figurant des portraits de notables et d’artistes, des paysages italiens, des tableaux vivants et des reproductions d’œuvres d’art, réalisé en seulement deux décennies. En 1908, Gabrielle Hébert cesse complètement la photographie pour se consacrer à la postérité de son mari, collectant religieusement chacun de ses objets, cataloguant son matériel et préfigurant la création de deux musées à sa gloire.
Celle-ci n’a guère bénéficié pour sa part d’un tel gardien de sa mémoire. Malgré son ampleur, sa production photographique est tombée dans l’oubli. Grâce à l’engagement de Laurence Huault-Nesme, à qui l’ont doit l’important chantier de valorisation de ces fonds durant sa direction du musée Hébert, l’œuvre de Gabrielle Hébert est finalement mise en lumière à travers trois expositions, entre 2007 et 2020 (« Instantanés à la Villa Médicis par Gabrielle Hébert (1888-1895) » en 2007-2008, « Italiens pittoresques. Instantanés de Gabrielle Hébert (1888-1893) » en 2012-2013 et « Voyage en Espagne. Photographies Kodak de Gabrielle Hébert » en 2020). La rétrospective que lui consacre le musée d’Orsay, à Paris, en partenariat avec le musée Hébert, où elle sera présentée au printemps 2026 (ainsi qu’à la Villa Médicis au printemps 2027), permet de poursuivre ce travail, notamment par la retranscription des journaux de la photographe. Conçue par Marie Robert, conservatrice au sein de l’institution parisienne et résidente à la Villa Médicis en 2023, l’exposition retrace pleinement la trajectoire de cette femme pour laquelle art et amour ne faisaient qu’un – à commencer par sa relation à son époux, née d’un coup de foudre pour un tableau.
L'amour et l'Italie
S’il appartient aujourd’hui au panthéon des oubliés, Ernest Hébert fut de son temps mondialement reconnu. Lauréat du Grand Prix de Rome et deux fois directeur de l’Académie de France à Rome, le peintre était amoureux de l’Italie, qu’il a abondamment portraiturée dans ses tableaux. L’un d’eux est présenté à l’Exposition internationale de Munich en 1879, où une visiteuse le remarque. Son nom ? Gabriele von Uckermann. Née à Dresde dans une famille aristocrate allemande, elle pratique la peinture en amateur et décide d’étudier dans l’atelier parisien de l’auteur de cette toile qui l’a bouleversée. Leur relation dépasse bientôt l’amour de l’art : la jeune Allemande épouse le peintre français, de près de quarante ans son aîné. Rapidement, le couple quitte Paris pour le deuxième directorat d’Ernest Hébert à l’Académie de France à Rome.
Première dame de la Villa Médicis, Gabrielle Hébert arrive en 1885 dans un milieu exclusivement masculin – le Premier Prix de Rome féminin sera décerné en 1911 – où l’on attend surtout d’elle qu’elle supervise les mondanités. Elle concentrera pourtant son énergie à un tout autre projet : la photographie. Initiée par deux pionniers du médium, les comtes franco-italiens Giuseppe et Luigi Primoli, elle s’adonne avec passion à cette pratique, née quelques décennies plus tôt, que les avancées techniques ont récemment rendue plus accessible. En cette fin de XIXe siècle, nombreux sont ceux qui s’en emparent, à l’instar d’Émile Zola, de Maurice Denis ou encore d’Henri Rivière. En compagnie du peintre Alexis Axilette, pensionnaire de l’Académie, Gabrielle Hébert perfectionne ses connaissances. Préparation du matériel, prise de vue, tirage : elle y voue bientôt ses journées, comme en témoigne son agenda, où la plupart des dates sont introduites par la mention abrégée « je photo ».
En dehors des tableaux vivants, très en vogue à l’époque, la photographe livre surtout une chronique inédite de la Villa Médicis, dont elle dévoile toutes les facettes, de la beauté de ses jardins aux premières traces photographiques des pensionnaires à l’œuvre. Elle s’intéresse particulièrement aux coulisses de ce lieu, qui fait office de seconde ambassade française en Italie, immortalisant le personnel au travail dans le jardin ou les modèles entre deux séances de pose. On surprend parfois des moments de détente et de camaraderie, comme cette partie de saute-mouton entre les pensionnaires, encouragés par les chiens du couple. L’usage que fait Gabrielle Hébert de la photographie demeure toutefois privé : elle ne diffuse pas ses images en dehors des albums consultés par leur cercle.

Gabrielle Hébert, La Muse d’André Chénier de Denys Puech, mars 1889, aristotype à la gélatine.
© Musée d’Orsay, dist. GrandPalaisRmn / Alexis Brandt
Modernité d'une vision
Ce corpus constitue, aux yeux de Marie Robert, une trace précieuse de ce qu’elle décrit comme la transition vers l’ère du photographique : avec l’avènement de l’instantané, les images s’émancipent du pictorialisme pour saisir le quotidien dans sa spontanéité autant que sa banalité, à travers un répertoire nouveau, celui du mouvement. Cette modernité se retrouve dans les dernières images prises par Gabrielle Hébert, lors des voyages avec son mari en Italie, puis en Espagne, dans les années 1890. La photographe aborde ces territoires avec humanisme. Son œil, plein d’empathie et de curiosité, est attiré par la vie des populations locales. À l’heure où le cinématographe voit le jour, elle pose sur elles un « regard caméra » et se plaît à capter les scènes sur le vif.
Que ce soit lors de ces voyages ou à la Villa Médicis, un sujet est récurrent : celui qu’elle surnomme en allemand « mein Alles » (mon tout), Ernest Hébert, son fil rouge. Elle le photographie dans son intimité ou au travail, en historiographe obsessionnelle de sa vie et de son œuvre. Par ce renversement du regard, Gabrielle Hébert bouleverse subtilement les stéréotypes. Elle n’est pas la muse de son mari – ce dernier n’a d’ailleurs peint que deux portraits d’elle. Se soustrayant au male gaze (regard masculin) comme elle avait échappé à son rôle de « Première dame », c’est elle qui pose son objectif sur cet époux peu perturbé par cette inversion des rôles.
« There is power in looking », souligne Marie Robert en reprenant les mots de la théoricienne militante bell hooks (« The Oppositional Gaze : Black Female Spectators », Black Looks. Race and Representation, Cambridge, South End Press, 1992). « Le regard est porteur de pouvoir » : c’est par la photographie que Gabrielle Hébert a trouvé une place d’auteure autant que sa place dans ce couple. Aujourd’hui, tous deux sont exposés sur les cimaises du musée d’Orsay, l’un en tant que peintre académicien, l’autre à travers un corpus que l’on pourrait considérer comme mineur pour son manque d’ambition artistique. Marie Robert tranche : « Il n’y a pas d’archives mineures ; finalement, dans l’ombre de ce grand homme se tient aussi une grande femme qui révèle une pratique photographique très proche de nous et, par ses “petites images”, remue de vastes questions métaphysiques. Il est essentiel de mettre en lumière ces figures oubliées de l’histoire. »
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« Gabrielle Hébert. Amour fou à la Villa Médicis », du 28 octobre 2025 au 15 février 2026, musée d’Orsay, esplanade Valéry-Giscard-d’Estaing, 75007 Paris.




