Dans son atelier à Ter Aar, aux Pays-Bas, à une trentaine de kilomètres au sud d’Amsterdam, Diana Scherer soulève délicatement un tapis d’herbe. Ce qui l’intéresse n’est pas sa surface verte, mais ce qui se joue en dessous : un réseau de racines serrées les unes contre les autres, guidées par un motif invisible. Depuis une quinzaine d’années, l’artiste allemande installée aux Pays-Bas apprend à faire pousser ses œuvres.
Tout a commencé avec une série photographique consacrée à des plantes restées longtemps dans leur pot. Les racines en avaient si précisément épousé les contours qu’elles semblaient avoir remplacé le contenant. « J’ai compris qu’elles étaient assez fortes pour conserver une forme », se souvient-elle. De là est née une idée aussi simple qu’improbable : « Je voulais faire pousser un textile. »
Les scientifiques auxquels elle soumet son projet doutent de sa faisabilité. Diana Scherer expérimente pendant un an avec différentes espèces avant de retenir les graminées, dont les racines ont la faculté de s’entrelacer. Sous terre, les plantes coopèrent autant qu’elles se disputent l’espace et les nutriments. « Notre Internet n’est vraiment rien à côté du réseau qui existe sous le sol », affirme-t-elle. Ce monde invisible, où circulent substances chimiques et bactéries, devient sa matière première.
Dans l’atelier, les graines sont semées au-dessus de matrices qui orientent leur développement. L’artiste choisit le dessin, règle l’apport d’eau et surveille la lumière. La plante conserve cependant une part d’autonomie. « Je commence le travail et elle doit le terminer. C’est une collaboration, mais aussi une manipulation », affirme-t-elle. À motif identique, la température ou la qualité des graines produisent des résultats différents. Diana Scherer parle d’« originaux multiples ».
Cette incertitude est au cœur de sa pratique. « J’ai trouvé ma propre machine », dit-elle à propos du végétal. Une machine vivante, qui déjoue parfois ses attentes. Lorsque la croissance est achevée, l’artiste retourne la pièce. Les racines, jusque-là cachées, apparaissent au grand jour. Elles cessent alors de pousser et commencent à sécher. « Je récolte comme une agricultrice, et la récolte est toujours le moment de la mort », dit-elle encore.
L’ambiguïté traverse toute son œuvre. Ces textiles végétaux peuvent évoquer une alliance possible entre l’être humain et la nature, mais ils révèlent aussi une volonté de la contraindre. Certains visiteurs s’émeuvent de voir les plantes mourir. Diana Scherer leur rappelle que le papier et les meubles en bois proviennent également d’organismes abattus, sans que nous y pensions plus. Elle ne tranche pas : son travail associe une vision utopique de la collaboration avec le vivant à son versant dystopique.
L’artiste a cherché à rendre ses pièces plus résistantes, notamment avec l’université technique de Delft. Elle y a renoncé : « Chaque fois que nous ajoutions quelque chose pour les renforcer, elles devenaient vraiment laides. » Elle collabore désormais avec le TextielLab de Tilburg pour associer les racines à des étoffes ou à des fils métalliques, tout en préservant leur fragilité.

Vue de l’exposition « Diana Scherer – La lumière dans les filets », église Saint-Nicolas, Caen. © Singuliers Pluriel pour Normandie Impressionniste
À Caen, l’église romane Saint-Nicolas donne à ces œuvres une autre échelle dans le cadre du Festival Normandie Impressionniste. Le titre de l’exposition, « La lumière dans les filets », reprend une formule d’Octave Mirbeau selon laquelle « Monet attrape la lumière dans ses filets ». Celle-ci est également déterminante chez Diana Scherer : elle permet d’abord aux plantes de croître, avant de provoquer la mort des racines lorsqu’elles sont retournées.
L’artiste présente des œuvres séchées, mais aussi une pièce encore vivante, appelée à se transformer pendant l’exposition. Une autre prend place dans le cimetière dormant qui entoure l’église. Son motif évoque une structure osseuse. Racines et os se rejoignent comme les traces de deux architectures organiques.
Diana Scherer ne cherche pas à reproduire la nature. Elle lui impose un cadre, puis attend de voir comment elle y répond. « La plante fait aussi le travail », insiste-t-elle. La beauté de ces dentelles souterraines naît précisément de cette négociation entre le dessin conçu par l’artiste et la liberté persistante du vivant.
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« Diana Scherer – La lumière dans les filets », jusqu’au 30 août 2026, église Saint-Nicolas, 23, rue Saint-Nicolas, 14000 Caen




