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Critique

Manifesta 2026 imagine de nouveaux usages pour les églises désaffectées d’Allemagne

Jardin de thé, terrain de basket ou installations artistiques : la 16e édition de la biennale itinérante transforme des églises désacralisées à Duisbourg, Essen, Gelsenkirchen et Bochum.

Nina Siegal
28 juillet 2026
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Cette année, Manifesta investit plusieurs églises de la Ruhr, en Allemagne, dont Sainte-Gertrude à Essen. © Rainer Schlautmann

Cette année, Manifesta investit plusieurs églises de la Ruhr, en Allemagne, dont Sainte-Gertrude à Essen. © Rainer Schlautmann

Dans l’église Sainte-Gertrude d’Essen, en Allemagne, tous les bancs ont été basculés sur le côté puis dressés à la verticale dans le chœur, formant une forêt de tours. Sur leur face inférieure sont gravées des phrases aux allures de graffitis, telles que « Laissez la porte ouverte », « L’amour est liberté » ou « Comment lâcher prise et devenir libre ? ». Intitulée Elevation, cette installation de l’artiste berlinois Nasan Tur compte parmi la douzaine d’œuvres présentées dans cette ancienne église catholique. Édifiée en 1877, celle-ci a été gravement endommagée pendant la Seconde Guerre mondiale, avant d’être reconstruite en 1955. Elle a accueilli son dernier office en juin 2025 et abrite depuis des ateliers d’artistes ainsi qu’un espace d’exposition.

Sainte-Gertrude est l’une des douze églises de la Ruhr – région historiquement marquée par l’extraction du charbon et la sidérurgie – investies cette année par Manifesta 16 Ruhr, l’édition du 30e anniversaire de la biennale.

Cette année, Manifesta cherche à imaginer de nouveaux usages pour les nombreuses églises désaffectées de la région, à travers des projets culturels et collectifs susceptibles de bénéficier à l’un des territoires les plus défavorisés de Rhénanie-du-Nord – Westphalie.

« Lorsque Manifesta arrive dans une ville, nous ne commençons pas par une exposition, mais par une question : que se passe-t-il ici ?, explique Hedwig Fijen, directrice de la biennale. Nous cherchons toujours à comprendre ce dont les habitants ont besoin, ce qu’ils souhaitent et quel est le problème sociopolitique le plus urgent. En arrivant dans la Ruhr, nous avons découvert l’une des régions les plus pauvres et les plus fragiles du pays. »

« Les habitants nous ont dit qu’ils avaient besoin d’espaces communs, de lieux où faire un barbecue ou simplement se retrouver pendant leur temps libre, poursuit-elle. Ces églises vides peuvent devenir de tels espaces. »

Installation de Josep Bohigas dans l’église Saint-Joseph de Gelsenkirchen. © Ivan Erofeev

À l’instar des précédentes éditions de cette biennale itinérante, Manifesta 16 Ruhr, ouverte au public depuis le 21 juin et présentée jusqu’au 4 octobre 2026, prend ses quartiers dans un territoire précis. Commissaires d’exposition, urbanistes et artistes venus du monde entier y conçoivent installations et programmes culturels dans une perspective de transformation urbaine et sociale.

Cette édition se distingue toutefois des précédentes par son ampleur : elle investit non pas une, mais quatre villes – Duisbourg, Essen, Gelsenkirchen et Bochum – et associe plusieurs dizaines de musées et d’institutions artistiques de la Ruhr. Difficile, dans ces conditions, d’en faire le tour en une seule journée : mieux vaut prévoir deux ou trois jours et se déplacer en voiture.

Après la Seconde Guerre mondiale, rappelle Hedwig Fijen, l’Allemagne s’est efforcée de retisser le lien social en construisant une église dans chaque quartier. Nombre de ces édifices, souvent brutalistes, ont été conçus par de grandes figures de l’architecture de l’époque, parmi lesquelles Alvar Aalto et Gottfried Böhm.

Ces églises de proximité étaient surnommées « Pantoffelkirchen », littéralement « églises en pantoufles », car elles devaient être assez proches des habitations pour que les fidèles puissent s’y rendre en chaussons. Mais, à partir des années 1980, la fermeture des mines de charbon et des aciéries a entraîné le départ de nombreux ouvriers qui les fréquentaient, tandis que d’autres ont simplement cessé d’assister aux offices. Certaines ont été désacralisées, d’autres abandonnées.

Vue de l’église Saint-Boniface de Gelsenkirchen et du jardin de thé. © Rainer Schlautmann

La population de la région n’est désormais plus seulement catholique ou protestante. Elle est devenue beaucoup plus diverse, avec des communautés musulmanes, hindoues, bouddhistes et d’autres minorités religieuses, mais aussi une importante population sans confession.

« Nous avons parcouru la région et visité environ deux cents églises désaffectées, raconte Hedwig Fijen. Je me suis dit : "Ceci n’est plus une église". Dès lors, que peut-elle devenir ? »

Les artistes et designers internationaux invités par Manifesta ont proposé diverses pistes de réaffectation. À Gelsenkirchen, l’église Saint-Joseph a d’abord été transformée en terrain de basket, avant d’être investie par l’architecte barcelonais Josep Bohigas. Celui-ci a installé dans la nef un gigantesque ballon bleu gonflable et recouvert le sol de sable, donnant au lieu des allures de plage.

Les artistes Julian Irlinger, Athina Koumparouli, Elizabeth Price, Emil Walde et Abbas Zahedi dialoguent avec l’architecture de la Kulturkirche Liebfrauen à Duisbourg. © Ivan Erofeev

Construite en 1963, l’église Saint-Boniface a été rebaptisée, le temps de la biennale, en hommage à Ferdane Satır, une travailleuse immigrée tuée en 1984 avec six membres de sa famille lors d’une attaque raciste visant des immigrés originaires de Turquie et de Yougoslavie. Gürsoy Doğtaş, commissaire d’exposition allemand et lui-même enfant de « travailleurs invités », y a créé un jardin de thé : diverses plantes poussent dans une pépinière installée à l’extérieur, tandis que des sachets de thé sont fabriqués dans l’ancienne église.

Au centre de Duisbourg, la Kulturkirche Liebfrauen, édifice emblématique construit en 1958 par Toni Hermanns et chef-d’œuvre de l’architecture brutaliste, est déjà reconvertie en centre culturel. Pour Manifesta, les commissaires Henry Meyric Hughes et Michael Kurtz y ont imaginé une installation sonore composée de tuyaux provenant d’orgues d’église détruits après la Seconde Guerre mondiale.

« Ces églises peuvent offrir un exemple de la manière dont les habitants peuvent agir ensemble, estime Hedwig Fijen. Nous avons proposé douze modèles de réaffectation. Il revient désormais aux responsables politiques de poursuivre cette réflexion après la fin de Manifesta et de décider des suites à lui donner. »

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Manifesta 16 Ruhr, Jusqu’au 4 octobre 2026, divers lieux, Allemagne

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