Tanger est connue pour sa scène artistique et littéraire brillante et internationale, pour la présence d’Eugène Delacroix et d’Henri Matisse, lequel avait installé son chevalet devant une fenêtre de l’hôtel Villa de France, des poètes de la Beat Generation dans les ruelles obscures de la médina, et des Rolling Stones dans les palais de la Kasbah. La création par Yto Barrada de la Cinémathèque de Tanger – qui fêtera ses 20 ans en 2027 – fut déterminante. La ville compte désormais un festival de photographie qui vient d’ouvrir sa première édition.
Placé sous le parrainage de l’écrivain Tahar Ben Jelloun, il a été lancé à l’été 2025 et porté par Brahim Alaoui, ancien directeur du musée de l’Institut du monde arabe, à Paris, et enfant du pays. « Au cours des années récentes, Tanger s’est beaucoup développée, avec notamment la création du nouveau port Tanger Med. Depuis une vingtaine d’années, de nombreux artistes et écrivains sont revenus s’y installer. Le monde de la culture se mobilise à présent pour redonner à la cité son prestige passé, et Photo Tanger est à l’image de cette évolution », analyse-t-il. Réunissant le secteur public et le secteur privé dans un même enthousiasme, les expositions du Festival sont réparties dans des lieux patrimoniaux, souvent remarquables. Leur découverte permet de sillonner la ville et d’en percevoir de nombreuses facettes historiques et contemporaines.
Un monde sensible
Longtemps, les jeunes étaient tournés vers l’océan et un désir d’ailleurs. Depuis quelques années, la caméra semble s’être renversée, et les regards converger vers le territoire de leurs origines, suggère avec subtilité l’exposition « Exister entre les certitudes du monde » à la Villa Harris – musée de Tanger. Elle réunit une quinzaine de jeunes artistes « marocains du monde » aux pratiques diverses, avec un commissariat de Basma Mansour et Meryem Sebti, fondatrice et directrice de la revue Dyptik. Parmi les œuvres les plus touchantes, celle du Marocain Mounir Raji, qui a grandi aux Pays-Bas, montre une vallée fantomatique, à l’inverse des cartes postales rieuses de la région. Aassmaa Akhannouch rejoue les scènes de son enfance en travaillant ses tirages avec la technique ancienne du cyanotype, tout comme Yasmine Hatimi qui utilise les archives de sa famille. Ici, les frontières et les identités sont fluides et laissent place à la présence du monde sensible.
Au Palais des arts et de la culture, Brahim Benkirane et Alexandre Chaplier font le récit en images de leur traversée du pays par des routes nationales, spectacle intimiste des paysages du quotidien.
Dans l’ancien consulat d’Angleterre, une maison blanche au-dessus de la médina, la galerie Mohamed Drissi abrite « L’Appel du large », une exposition qui partage son titre avec le festival. On y retrouve notamment des fragments de la suite de « Bricoler l’incurable » de Mohamed El Baz, des jeunes breakdancers et joueurs de billard photographiés par Yoriyas, de saisissants portraits de travailleurs indiens par Leila Alaoui, des films de Youssef Nabil – dont l’œuvre est également présentée au musée d’Orsay, à Paris¹ –, un dialogue aux accents surréalistes entre Hicham Benohoud et Denis Darzacq, ainsi que les lauréats du prix de la Jeune photographie marocaine (Louisa Ben, Ayoub Essayeb, Sanae Zaidi).
D’autres expositions témoignent de la scène contemporaine de la photographie dans le monde arabe, comme celle de Khalil Nemmaoui dans la gare désaffectée au bord de la marina en construction. « Nous sommes tous Magellan », assure-t-il à propos de ses très picturales images de la mer, auxquelles des temps de pose étendus apportent une dimension particulièrement contemplative et fantomatique.
À la Gallery Kent, Pascale Le Thorel met en lumière les œuvres de quatre femmes : les traces du temps sur les murs de Beyrouth par la Libanaise Fadia Ahmad, les odalisques en cyanotype de la Tunisienne Meriem Bouderbala, les visions dérangeantes de la Marocaine Amina Benbouchta, liées à Alice au pays des merveilles, et les magnifiques Hommes de la plage (2016) de Zoulikha Bouabdellah. L’Espagne est le pays invité d’honneur, aussi la Galeria Cervantès présente le travail de l’Espagnole Isabel Muñoz, des images sous-marines oniriques.

Zoulikha Bouabdellah, Les Hommes de la plage de Casablanca, 2026, photographie noir et blanc. Courtesy de l’artiste et de la Gallery Kent
La simplicité du quotidien
Par ces expositions, Photo Tanger montre le présent et le futur de la ville, mais le festival contribue aussi à l’écriture de son histoire. La cité marocaine entretient des relations étroites avec la photographie depuis le XIXᵉ siècle. Les premiers studios s’y sont installés très tôt, liés aux légations étrangères ou modestes ateliers populaires. De nombreux photographes ont chroniqué la simplicité du quotidien et les extravagances de la nuit. Sur les hauteurs de la ville, au bord des jardins du palais royal, la Fondation pour la photographie créée par Françoise et Daniel Aron expose une collection de clichés anciens de Tanger. On y voit les maisons de la kasbah qui n’ont qu’à peine changé, et les fêtes endiablées des années 1970 qui ont disparu. Des noms liés à Tanger, tels que Blanchy, Henri Regnault, Gérard Rondeau, Harry Gruyaert, Nicolás Muller, partagent les cimaises avec Leila Alaoui, Hicham Gardaf ou encore Mounir Fatmi, natif de la ville.
Plusieurs librairies participent également au festival, par exemple la librairie des Colonnes qui livre un portrait de l’écrivain Edmond Amran El Maleh, Les Insolites qui présentent Delphine Warin, Artingis qui montre un autre ensemble de photographies anciennes de Jacques Belin et Bernard Rouget, entre fantasia et portraits d’enfants. À la galerie Dar d’art, Rachid Ouettasi met en scène le Tanger d’il y a vingt ans, avant la construction de la marina, des images hors du temps à une époque où les enfants faisaient encore la ronde dans les rues.
Enfin, l’une des plus belles découvertes est une série de Daoud Aoulad-Syad à la Galerie Delacroix de l’Institut français de Tanger. Ces images, tirées pour la première fois, révèlent des scènes de fête foraine datant des années 1980. C’est la seule série qu’il a réalisée en couleur, des Kodachromes ayant l’intensité du noir et blanc. Entre les bleus et les rouges profonds, Pierrot le Fou n’est pas loin. L’exposition s’intitule « Le Temps d’un battement de cil ». Et l’on souhaite que ce premier Photo Tanger soit suivi de nombreuses autres éditions.
1. «Youssef Nabil. De rêver encore», 19 mai-13 septembre 2026, musée d’Orsay, Paris.
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Photo Tanger – Festival international de l’image, « L’Appel du large », 17 juin-31 août 2026, divers lieux, Tanger, Maroc.




