Il se plaignait souvent de ne pas avoir été, dans l’Hexagone, estimé à sa juste valeur : « Je n’aurais rien fait si je n’avais pas travaillé pour des Hollandais, pour Artifort, qui m’a propulsé en Amérique, au Japon. J’étais reçu en Italie, à Milan, j’étais publié dans Domus. À l’étranger, j’étais exposé dans les musées, j’ai reçu des prix ! En France, je n’étais pas connu ! (1) » Après une première exposition, en 2016, au Centre Pompidou, à Paris, le designer Pierre Paulin (1927-2009) bénéficie cette fois au musée Fabre, à Montpellier, d’une rétrospective d’ampleur intitulée « Le design selon Pierre Paulin », construite autour de la présentation – une première ! – du fameux fumoir du Palais de l’Élysée. Il s’agit là, évidemment, de la pièce maîtresse de l’opus montpelliérain, a fortiori parce que ce fumoir n’a plus été vu depuis un demi-siècle, soit en 1974, époque où Valéry Giscard d’Estaing, peu sensible à la contemporanéité de son prédécesseur Georges Pompidou, l’avait fait démonter et mettre en caisses sitôt arrivé à l’Élysée. Cet ensemble avait été commandé, en 1971, par Georges Pompidou et son épouse Claude, lesquels comptaient bien bousculer la décoration ô combien classique du « Château » en faisant entrer, à tout le moins en leurs appartements privés, une louable modernité.
Designer alors en vogue, Pierre Paulin esquissera, en réalité, trois salles : outre le fumoir, il aménage aussi une salle à manger – coiffée d’un plafond-lustre orné de 9 000 tiges de cristal –, ainsi qu’un « salon aux tableaux » – avec sièges en cuir retourné couleur chamois et tables basses en verre fumé –, dont on peut voir, ici, une reconstitution proche de l’original. Une maquette et un plan explicitent d’ailleurs ce triple espace, tout comme un extrait du journal télévisé de 20 heures, dans lequel le designer détaille son projet. Salon en forme d’hémicycle, le fumoir consiste en une suite de structures métalliques autoportantes – il ne fallait, en aucun cas, s’appuyer sur les murs historiques –, habillées d’un textile souple et englobant de couleur grège permettant d’unifier banquettes, murs et plafond, un concept éminemment novateur à l’époque. Restauré de pied en cap par le Mobilier national, il illustre à l’envi une section intitulée « Années 1970 ». Or, il y a un « avant » et un « après » l’Élysée. C’est ce que montre, par décennies – des années 1940 aux années 1980 –, le reste du parcours.

Vue de l’exposition « Le design selon Pierre Paulin » au musée Fabre à Montpellier. Photo Christophe Ruiz pour le musée Fabre
Tout commence après la Seconde Guerre mondiale. C’est l’oncle paternel Georges Paulin, styliste automobile de son état et inventeur du premier coupé cabriolet décapotable, qui donne le virus du design à son neveu. Pierre Paulin étudie l’architecture intérieure au Centre d’art et de techniques – aujourd’hui École Camondo –, à Paris. L’un de ses professeurs et également décorateur, Maxime Old, qu’il vénère, l’envoie travailler chez son confrère Marcel Gascoin, spécialiste du meuble en série. En 1953, pour la firme Thonet - France, Paulin dessine un bureau (CM141) et une chaise (CM131), ici exposés, destinés à meubler les logements de la reconstruction, et expose, pour la première fois, au Salon des arts ménagers. Mais c’est à l’orée des années 1960 qu’a lieu le grand tournant : « Il fallait raser le passé pour construire l’avenir. C’est ce qui fait la force des jeunes. Ils ne voient que leurs rêves », dira, plus tard, le designer. Débute alors une collaboration durable avec l’éditeur néerlandais Artifort, laquelle lancera véritablement sa carrière. Le visiteur pourra ainsi admirer une multitude de sièges notoires, tels les fauteuils F577 dit Tongue, façon chips colorée ; F582 dit Ribbon, tel un ruban ondulant dans l’espace ; et également le F598dit Groovy ou le F560 dit Mushroom. Composées d’une armature métallique habillée de jersey extensible, ces assises bariolées aux looks très pop art – même si Paulin s’en défendait : « Pop, moi, c’est ridicule. Je ne connaissais pas Andy Warhol » — feront sa renommée. Le designer détestait pourtant leurs noms anglo-saxons, comme le rappelle cette citation affichée sur une cimaise : « Oh ça, Mushroom, je trouve le nom laid ! Les objets n’ont pas besoin de noms, ils ont leur propre personnalité par leur image ! »
Un regret néanmoins : hormis le mobilier, ses recherches sur la très grande série, au sein de l’agence ADSA, n’est évoqué qu’avec parcimonie – un fer à repasser Calor, une chaise longue Allibert –, celui sur ses identités visuelles pas du tout. Dommage.
Nombre de pièces, dont l’amusant « Tapis-siège », proviennent de la propre maison du designer, à Saint-Roman-de-Codières, dans le Gard, à une grosse heure de route du musée. Sis au pied du Mont Aigoual, dans les Cévennes, l’ancien antre refuge du designer où vit sa veuve Maïa Wodzislawska-Paulin, devrait accueillir, à partir de l’été 2027, le futur « Centre Pierre Paulin », lequel sera chargé, notamment, des archives du créateur.
« Le design selon Pierre Paulin », jusqu’au 1er novembre 2026, Musée Fabre, 39 boulevard Bonne Nouvelle, 34000 Montpellier



