Qu’est-ce qui vous a conduit à prendre la tête du musée Gulbenkian, après avoir travaillé dans des institutions majeures à Londres et New York ?
Xavier F. Salomon : J’ai un background familial assez original – un peu comme Gulbenkian ! –, car tous mes grands-parents venaient d’endroits très différents. J’ai moi-même grandi à Rome et étudié à Londres. J’ai toujours pensé que j’allais passer le reste de ma vie à Londres, et puis, surprise, on m’a proposé un emploi à New York [de conservateur au Metropolitan Museum of Art, puis de conservateur en chef et directeur adjoint à la Frick Collection, ndlr]. J’y suis resté une quinzaine d’années !
Cependant, ces derniers temps, j’ai ressenti le besoin de revenir « à la maison », en Europe. Et Lisbonne m’a toujours attiré. J’aime le fait que ce soit une ville européenne, mais aussi à travers de nombreux aspects, une ville atlantique, d’où il est facile de voyager aux États-Unis, mais aussi proche du reste de l’Europe, du Maroc et de l’Afrique… Cette situation géographique et culturelle la rend fascinante, tout comme sa période islamique longue de 500 ans…
Je dirais aussi que travailler aux États-Unis dans le contexte actuel n’est pas forcément exaltant…
Est-ce que la Frick et le Gulbenkian sont comparables ?
Il existe des institutions nées de collections individuelles qui peuvent être comparées, dont la Frick à New York, le Gulbenkian, le musée Jacquemart-André à Paris, la Wallace à Londres, le musée Thyssen-Bornemisza à Madrid. Très similaires mais aussi totalement différentes, parce que tous ces collectionneurs avaient un goût et des intérêts très différents. Le Gulbenkian fait trois fois la taille de la Frick, elle est donc à la fois plus grande mais embrasse aussi un périmètre bien plus étendu, en incluant notamment l’Antiquité et l’art asiatique.
Quels sont les défis que vous avez rencontrés quand vous êtes arrivé ici ?
Le timing du projet ! Je suis au musée depuis 8 mois. Le réaménagement, lui, devait avoir lieu en seulement un an et demi, pour que la réouverture coïncide, le 18 juillet [2026], avec les 70 ans de la Fondation Gulbenkian.C’est un projet très ambitieux, qui a nécessité un complexe travail de logistique, avec des équipes européennes venues de France pour la lumière, d’Angleterre pour la soie, mais aussi d’Espagne ou encore de Grèce pour les vitrines. Si nous avions disposé d’un an supplémentaire, tout aurait été beaucoup plus facile. J’ai donc sauté dans un pays étranger, une langue étrangère, une institution que je ne connaissais pas encore de l’intérieur, et j’ai dû veiller au rythme pour qu’elle puisse rouvrir à temps.

L'une des salles de peintures du musée Calouste Gulbenkian rénové, avec L'Enfant aux cerises de 1858 (au centre, à gauche), et Les Bulles de savon de 1867, par Édouard Manet. © Pedro Pina
Ni écrans interactifs, ni vidéos, ni QR code à scanner sur les cartels… Sur tous ces aspects, la muséographie semble à contre-courant de l’époque actuelle…
C’est exact. Je pense que les visiteurs d’aujourd’hui peuvent utiliser leurs propres téléphones. Nous proposons une application, développée avec Bloomberg Connects. Sur notre portail figurent plus d’informations que les cartels en contenaient avant l’ère d’Internet… Notre objectif est d’enrichir notre site avec encore davantage de vidéos en ligne, plus de contextualisation et d’explications.
L’inventaire des œuvres est-il accessible online, comme de plus en plus chez d’autres collections ou fondations ?
Nous travaillons sur un projet de collection en ligne. Nous proposerons à terme une base de données complète, qui comprendra des images des pièces, les informations principales sur chaque œuvre, comme la date d’achat, la provenance, et pour finir des textes notamment biographiques qui pourront enrichir la base de données au fur et à mesure. Nous espérons mettre en ligne dans un premier temps, d’ici la fin de l’année ou la suivante, les œuvres qui sont exposées au musée. L’une de nos priorités est de mettre le reste en ligne ces prochaines années.
Quid des œuvres sur papier, abîmées il y a longtemps lors d’une inondation ?
Une partie a en effet été endommagée lors de cette inondation de 1967. Depuis, elles ont été restaurées et montrent peu de traces des dommages de cette époque. En réalité, les œuvres sur papier sont réparties en différentes catégories, telles les manuscrits islamiques, les estampes japonaises, les œuvres européennes qui peuvent être par exemple les manuscrits médiévaux enluminés, mais aussi les livres des XVIIIe et XIXe siècles ou encore les dessins. Une partie des vitrines du musée sont conçues pour présenter ce type d’œuvres, comme les miniatures persanes ou les manuscrits moghols. Nous pourrons par exemple montrer des dessins dans les vitrines accueillant actuellement des livres du XVIIIe siècle, la plupart des dessins de la collection datant de cette époque, principalement français. Les clous de cet ensemble, signés Fragonard ou Watteau, sont montrés dans le nouvel accrochage. Il n’y aura donc pas de salle spéciale pour les œuvres sur papier.
Reste-t-il des pans de la collection encore inexploités ?
Oui, il y en a quelques-uns. Par exemple, dans les réserves se trouve un ensemble important de pièces de monnaie romaines mises un peu de côté, mais aussi beaucoup d’œuvres sur papier mal connues. S’y trouve aussi un fantastique tableau de Nicolas Poussin qui n’a pas été exposé dans ces murs depuis 1969 ! Nous allons le restaurer et le montrer. J’en avais discuté avec Pierre Rosenberg, qui connaissait la peinture, mais s’était étonné qu’elle ne soit pas exposée.
Dès à présent, nous montrons un petit [John Singer] Sargent dans la salle consacrée à Lalique, qui n’était pas montré au musée auparavant. Il fait partie d’une série de cadeaux offerts par des artistes au peintre Lawrence Alma-Tadema, à Londres. Le musée possède aussi un incroyable relief par François Duquesnoy, acheté comme un Bouchardon. Nous allons le restaurer et l’exposer. Il y aura sans doute des surprises aussi à l’avenir du côté des collections d’art islamique ou d’arts asiatiques, et d’archéologie. Nous découvrons régulièrement de nouvelles informations sur l’histoire des pièces, qui changent parfois leur identification. Pour que ces objets soient vivants, il faut comprendre leur contexte, bref, les étudier. Un musée sans étude est comme une voiture sans essence. Il ne va nulle part. Son fonds est caché, et devient un cimetière.
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Musée Gulbenkian, Av. de Berna 45A, Lisbonne, Portugal, https://gulbenkian.pt/museu/en/




