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La grand-messe pop de David LaChapelle

Le Festival Portrait(s), à Vichy, consacre une vaste rétrospective au photographe américain – sa première exposition française d’envergure depuis celle à la Monnaie de Paris, en 2009. Entre culture populaire et spiritualité, il revient sur plus de quarante ans de création.

Propos recueillis par Zoé Isle de Beauchaine
20 juillet 2026
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David LaChapelle. © Thomas Canet

David LaChapelle. © Thomas Canet

Vous montrez une centaine d’œuvres au Grand Établissement thermal de Vichy (Allier), un site à des lieues du white cube auquel vous avez pu être habitué.

C’est l’un des plus beaux espaces dans lesquels j’aie jamais exposé : ces hauts plafonds, ces fresques, cette céramique bleue, ces moulures… J’ai toujours eu une affinité particulière avec l’architecture historique. En France, il existe un profond respect pour l’histoire. C’est très différent de l’expérience américaine, où la majeure partie du patrimoine architectural a disparu. J’aime les bâtiments qui possèdent une mémoire. Lorsque l’on pense à toutes les personnes qui ont franchi ces portes au fil du temps, et aujourd’hui d’autres viennent y découvrir de l’art, je trouve cette transformation magnifique.

Avez-vous toujours su que vous seriez artiste ?

Oui, j’ai ressenti très tôt une sorte d’appel. Dès l’âge de 4 ou 5 ans, je savais que je serais artiste. Je dessinais et peignais sans arrêt. À l’école, je ne prêtais aucune attention aux matières qui ne m’intéressaient pas, comme les mathématiques. Je me disais : « Je n’aurai jamais besoin de ça pour être artiste », alors je continuais à dessiner.

Comment la photographie est-elle venue à vous ?

Plus tard, j’ai intégré un lycée artistique qui permettait d’étudier gratuitement et où l’on ne pouvait entrer que sur sélection. J’avais quitté l’école depuis deux ans, mais comme je dessinais et peignais constamment, ils m’ont accepté sur la base de ces travaux. C’est là que j’ai découvert la photographie. Je suis immédiatement tombé amoureux de ce médium. L’établissement était rattaché à une université et possédait un important département de danse. J’ai commencé à photographier les danseurs. Ils restent aujourd’hui encore mon sujet préféré.

Au début des années 1980, à 17 ans, vous vous installez à New York et vous immergez dans la frénésie du quartier d’East Village. Racontez-nous cette expérience.

C’était une sorte d’utopie artistique. J’avais quitté un environnement où je subissais du harcèlement en raison de mon identité, de qui j’étais, de la manière dont je m’habillais, et j’ai trouvé à New York une famille. De la même manière que j’imaginais le Paris des Années folles, l’East Village possédait une énergie et une créativité sans commune mesure avec tout ce que j’avais connu. Les artistes étaient partout. On pouvait voir Jeff Buckley jouer dans un petit café, assister à un vernissage de Keith Haring à la Fun Gallery ou fumer un joint avec Jean-Michel Basquiat à Tompkins Square Park. Pour quelqu’un qui venait du milieu plutôt conservateur du Connecticut, c’était une expérience extraordinaire.

C’est à cette époque que vous rencontrez Andy Warhol.

Andy Warhol était l’un de mes artistes préférés. Je le croisais parfois dans les clubs, notamment au Studio 54. Je l’ai rencontré grâce au magazine Interview, qu’il avait créé avec Gerard Malanga. Des membres de la rédaction ont vu mes photographies lors de ma première exposition en galerie et m’ont proposé de rejoindre leur équipe. Interview a été une véritable école : j’y ai appris à travailler sous pression, à respecter des deadlines. Pour ma première commande, j’ai photographié les Beastie Boys. Ensuite, les choses se sont enchaînées. J’ai commencé à collaborer avec British Vogue puis avec French Vogue et Italian Vogue.

« On peut tout à fait être chrétien, homosexuel, aimer la culture populaire et mener une vie créative. »

David LaChapelle, Mary Magdalene Receives The Holy Spirit, 2018, impression pigmentaire. © David LaChapelle

Puis survient la crise du sida…

Un nuage noir est apparu. Une nouvelle maladie, qui n’avait même pas encore de nom. Mon premier compagnon, avec qui je vivais, en a été l’une des victimes. Il est mort à 24 ans. Nous étions au tout début de l’épidémie, vers 1984. À cette époque, on ignorait qu’il s’agissait d’un virus. On ne savait pas vraiment comment il se transmettait. La peur était immense. L’intimité était désormais associée à la mort. Et pourtant, nous ne cessions de danser. Il existait une forme de camaraderie très forte. Nombreux étaient ceux qui ne comprenaient pas comment nous pouvions continuer à sortir, mais c’était l’une des seules choses qu’il nous restait à faire. C’était profondément humain. Nous nous perdions dans la musique, dans la danse et dans la création.

De cette période aussi difficile que spirituelle est née la série Angels (1984), réalisée peu après la disparition de votre compagnon. Votre travail est traversé par de nombreuses références religieuses. Quelle place tient la spiritualité dans votre vie et votre œuvre ?

Depuis l’enfance, j’ai toujours ressenti un lien avec Dieu. Au moment de la crise du sida, je voulais donner un sens à ma vie, parce que j’étais persuadé que j’allais mourir moi aussi. Les quelques fois où j’ai essayé de chercher du réconfort auprès de l’Église, l’expérience a été désastreuse. On ne voulait pas vraiment avoir affaire aux homosexuels ni aux personnes atteintes du sida. Je comprends parfaitement pourquoi tant de personnes gay se sont détournées de la religion. Je ne me suis pas laissé toucher par cela et suis allé directement à la source : à la Bible, à Jésus, à Dieu. La foi m’a porté durant cette période, elle m’a permis de continuer à travailler. On peut tout à fait être chrétien, homosexuel, aimer la culture populaire et mener une vie créative. De nombreuses personnes pensent encore qu’il faut choisir. Je ne l’ai jamais cru. C’est ce que raconte aussi la série Book of Samuel [2018-2021], exposée ici. Elle s’inspire de David et Jonathan, la plus grande histoire d’amour de la Bible à mes yeux, d’une intimité extraordinaire, et pourtant si rarement reconnue comme telle.

David LaChapelle, Rebirth of Venus, 2009, tirage chromogène. © David LaChapelle

Votre exploration de la culture populaire et votre travail spirituel ont-ils toujours coexisté naturellement ?

Pendant longtemps, j’ai considéré mes portraits de célébrités et mon travail spirituel comme deux mondes séparés. Aujourd’hui, je les vois comme les différentes facettes d’une même vie. L’exemple le plus frappant est sans doute une exposition que j’ai présentée à Mexico en début d’année. Beaucoup de jeunes visiteurs sont venus pour découvrir les portraits de Lady Gaga ou d’autres célébrités. Puis ils se sont retrouvés devant des images du Christ ou de l’Annonciation. Après une conférence, des centaines de personnes ont attendu pendant des heures pour me parler. Beaucoup étaient gay ou trans. Plusieurs m’ont confié qu’ils ignoraient qu’il était possible d’être croyant et queer à la fois. C’est probablement à ce moment-là que j’ai compris que mes portraits de célébrités n’étaient pas séparés du reste de mon travail. Ils servent de porte d’entrée.

Vous vous êtes également essayé au film, en réalisant plusieurs clips musicaux ou à travers le documentaire Rize (2005). Qu’est-ce qui vous a poussé vers ce format et pourquoi avez-vous finalement arrêté ?

Le cinéma m’a beaucoup appris, particulièrement Rize qui suivait un groupe de danseurs pour retracer les origines du krumping [danse urbaine] à Los Angeles. Cette expérience m’a permis de mesurer la liberté exceptionnelle que m’offrait la photographie. En travaillant sur un film, j’ai réalisé combien mes amis cinéastes devaient composer avec des contraintes et des compromis liés au financement. Le cinéma est un travail collectif qui dépend de nombreux intervenants, alors que la photographie me donne une autonomie presque totale. Personne ne me dit quoi faire. Je peux penser une image, construire le décor, choisir les personnes que je photographie et suivre le projet du début à la fin sans avoir à négocier chaque décision. Je n’ai jamais véritablement abandonné le cinéma, mais la photo- graphie est restée mon langage naturel. C’est là que je bénéficie de la plus grande liberté créative, et c’est probablement ce qui m’a toujours ramené vers elle.

« Mes portraits de célébrités [ne sont] pas séparés du reste de mon travail. Ils servent de porte d’entrée. »

David LaChapelle, This is my House, 1997, tirage chromogène. © David LaChapelle

Dès les années 1980, vous peignez directement sur vos négatifs pour obtenir des couleurs plus vives. Entre ces expérimentations techniques, les influences de la Renaissance, que vous revendiquez, et votre fascination pour la culture populaire, votre œuvre semble animée par une véritable recherche d’intensité visuelle. D’où vient-elle ?

J’ai toujours été attiré par le drame et la passion. Michel-Ange a certainement été une influence majeure. J’aime tous les artistes de la Renaissance. Chez Sandro Botticelli, par exemple, tout paraît calme, harmonieux, presque immobile. Chez Michel-Ange, c’est différent : les mains s’agitent, les visages sont expressifs, les regards intenses. Il y a une énergie dramatique partout. Les tissus semblent emportés par le vent, les corps sont en mouvement. Peut-être est-ce de là que vient l’intensité de mon propre travail.

Une grande théâtralité se dégage de vos œuvres. Quelle place occupent la mise en scène et la préparation dans votre approche ?

Mon travail a toujours eu quelque chose de très théâtral. Je construis les décors, je fais le casting, je mets les scènes en place. Chaque photographie est pensée comme une petite production. Je prépare beaucoup de choses en amont, mais j’aime aussi laisser une place à l’imprévu. On peut imaginer le décor, les costumes ou les couleurs, mais il faut conserver un espace pour les accidents heureux, pour les idées apportées par les collaborateurs et pour ces moments spontanés qui donnent souvent vie à l’image. Je ne veux jamais contrôler les choses au point d’étouffer ce qui peut surgir naturellement sur le plateau. Même lorsque l’image est très construite, elle reste vivante parce qu’elle laisse une place à l’inattendu.

En 2006, vous quittez brutalement votre carrière commerciale, alors à son sommet, pour vous installer à Hawaï.

J’ai failli arrêter la photographie. J’avais le sentiment de ne plus avoir grand-chose à dire sur la culture populaire. J’ai décidé de m’établir à Hawaï pour devenir fermier. La nature occupe une place essentielle dans ma vie. J’ai grandi dans les bois du Connecticut et j’ai toujours ressenti le besoin de vivre au plus près d’elle. Puis, j’ai reçu un appel de la Jablonka Gallery, à Berlin pour me proposer d’y organiser une exposition. Je leur ai dit que je ne faisais plus de photographies de célébrités. Ils m’ont répondu que je pouvais faire ce que je voulais et m’ont donné une liberté totale. Cette proposition a provoqué une véritable renaissance créative et m’a permis de revenir à mes premières aspirations d’artiste.

Plusieurs de vos séries, de Couture Consumption (1999) à Gas (2012), Land Scape (2013) ou After the Deluge (2006-2009), dénoncent les effets de la surconsommation et du changement climatique. Quel regard portez-vous sur ces enjeux ?

Le changement climatique est une préoccupation que j’exprime de longue date dans mon travail, qu’il s’agisse des musées et cathédrales inondés d’After the Deluge ou des raffineries de pétrole et stations-service envahies par la végétation. Pendant longtemps, j’ai ressenti le besoin de produire des images sur ces sujets. Mais aujourd’hui, j’ai le sentiment que nous avons dépassé le stade de la prise de conscience. Nous pouvons tous constater les phénomènes météorologiques extrêmes, le réchauffement des océans ou la disparition des récifs coralliens. À mes yeux, la question est désormais plus profonde. Le véritable problème est spirituel. Le monde est devenu terriblement avide. L’amour de l’argent a abîmé une grande partie de notre société. Je commentais déjà cela dans les années 1990, par exemple dans cette photographie Addicted to Diamonds [1997]. Pour moi, la solution ne viendra pas des politiques qui ont tous vendu leur âme au diable pour faire fortune. Nous sommes divisés de toutes parts. Ce dont nous avons besoin, c’est d’un changement radical des cœurs.

Cette rétrospective traverse plus de quarante ans de votre vie et de votre œuvre. En regardant ces images à présent, qu’est-ce qui les relie à vos yeux ?

Ces différents ensembles que j’ai longtemps regardés séparément constituent en fait des chapitres de ma vie. Ils reflètent ce qui occupait mon esprit à un moment donné, les questions qui me traversaient et les choses que je ressentais le besoin d’exprimer. La photographie était le moyen de donner une forme à ces pensées. Chaque image raconte une histoire particulière, mais toutes sont nées d’une même nécessité intérieure, d’une idée ou d’une obsession qu’il fallait faire exister dans le monde. C’est pour cela que je compare souvent mon travail à une exposition collective. Il existe un fil conducteur, mais aussi des actes différents. Et aujourd’hui, d’une certaine manière, j’ai le sentiment d’être revenu au premier acte.

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«David LaChapelle», Portrait(s), 14e Rendez-vous photographique de Vichy, 19 juin - 4 octobre 2026, Grand Établissement thermal, avenue du Général-Dwight- Eisenhower, 03200 Vichy.

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