Dans la région d’Oulu, en Finlande, à deux heures de route du cercle polaire arctique, l’artiste Antti Laitinen a déployé sur le site naturel de Koiteli, au milieu de la rivière Kiiminkijoki, une vaste installation intitulée Olet tässä (Vous êtes ici). « Je ne voulais pas détériorer le lieu avec mon art ; au contraire, je souhaitais concevoir quelque chose qui ne s’impose pas, bouger juste quelques branches… », raconte celui qui a représenté la Finlande à la Biennale d’art de Venise en 2013. Et l’effet créé est inversement proportionnel au geste prodigué. Six « trous » – comme il les appelle –, réalisés dans la ramure des sapins, arborent leurs formes géométriques et insolites, incitant à regarder le paysage autrement. À distance, ils ressemblent parfois à des « miroirs », dont les reflets fictifs troublent la vision. L’installation comprend également deux grosses sphères suspendues entre les troncs, constituées de branches de genévrier et, à dessein, de lichen barbu. « Lorsque j’étais enfant, on ne pouvait voir ce lichen qu’en Laponie, souligne l’artiste. Dans la région d’Oulu, il avait disparu à cause des usines qui rejetaient dans l’air leurs gaz nocifs. » Puis d’expliciter : « Le lichen est ultrasensible à la pollution, en particulier au dioxyde de soufre, ce qui en fait un indicateur naturel des conditions environnementales. Grâce à une législation plus stricte sur les émissions, il est progressivement revenu, et aujourd’hui, quarante ans plus tard, il est à nouveau courant dans la région. » Ce travail faussement anodin d’Antti Laitinen relève d’évidence d’une forme d’activisme écologique. Il fait partie du programme d’art public « Climate Clock » élaboré par la Ville d’Oulu, lauréate du label Capitale européenne de la culture 2026.
Unir la science et l’art
La caractéristique majeure de cet événement est de « marier » des plasticiens à des experts de l’environnement. Tel était précisément l’objectif de la directrice artistique britannique Alice Sharp : « Mon but, à travers ces collaborations ambitieuses entre artistes et scientifiques de premier plan, est de créer une nouvelle manière de penser afin de défier le futur et d’aborder les enjeux urgents de l’avenir climatique. » Pour l’occasion, sept œuvres ont été installées de façon pérenne dans toute la région (elles sont la propriété de l’Oulu Art Museum qui en assurera l’entretien). Le parcours se veut être avant tout un « lanceur d’alerte » face à la crise environnementale. En effet, ce territoire proche du cercle polaire, l’Ostrobotnie du Nord, à l’instar de toute la contrée arctique, se réchauffe plus rapidement qu’ailleurs, « quatre fois plus que dans le reste du globe, selon les diverses données collectées », précise Alun Hubbard, professeur de glaciologie à l’University of Oulu. « C’est une question d’albédo, la part des rayonnements solaires qui sont renvoyés vers l’atmosphère, explique-t-il. Le blanc reflète beaucoup, mais pas le gris. Or, à cause du réchauffement climatique, la retraite des glaciers, qui est générale, laisse des débris grisâtres. Très peu de glaciers résistent ; seule une poignée peut-être, en Antarctique. »
Depuis une trentaine d’années, le chercheur travaille notamment sur les glaciers des Alpes, celui d’Argentière en France et celui d’Arolla en Suisse. « Pendant mon doctorat, je faisais des simulations pour analyser comment les glaciers réagissaient au changement climatique, se remémore-t-il. À l’époque, dans les années 1990, même si nous savions qu’il se passait quelque chose, personne n’en était vraiment conscient. On me disait qu’il fallait que j’attende vingt ans avant d’observer des effets sur les glaciers. » « Il ne m’en a fallu même pas la moitié. En 2025, je suis retourné à Arolla et j’ai pleuré… », soupire-t-il. « Nous avons des solutions, affirme le scientifique, mais il faut que les mondes économique et politique, qui ne voient leurs intérêts qu’à court terme, l’inscrivent à leur agenda. Nous devons refroidir la planète au plus vite, sans cela, une large partie deviendra inhabitable à cause de la chaleur. » « Si rien n’est fait dans les deux prochaines décennies, ce sera un désastre total pour l’humanité… », alerte-t-il.
Cette urgence, l’artiste bangladaise Rana Begum a voulu la mettre en lumière avec l’installation No. 1574 Stone composée de cinq monumentales sculptures de granite ou de marbre issus de carrières alentour, plantées, tels des icebergs, sur la place centrale d’Oulu. « Ces fragments de pierre à la fois organiques et géométriques emprisonnent le temps, précise Rana Begum, mais on n’y pense pas nécessairement lorsque l’on se trouve devant eux. Ils évoquent pour moi cette fonte plus que préoccupante des glaciers. » Elle s’alarme : « J’ai deux enfants et je suis très inquiète de l’impact que nous avons provoqué sur le climat et de ce que nous léguons à la jeune génération. Je souhaite que le public s’empare de ces formes complexes et prenne conscience, à travers elles, de l’impératif qu’il y a à modifier nos modes de vie, car nous sommes très proches de changements irrévocables. »

Rana Begum, No. 1574 Stone, 2026, sculptures, granite et marbre, Oulu, Finlande. Photo Maija Toivanen/Oulu2026
La fragilité de la nature
L’œuvre Architectural Snowflakes: Letters from Heaven du sculpteur japonais Takahiro Iwasaki sonne pareillement l’alerte. L’artiste a travaillé avec Pertti Ala-Aho, professeur et directeur du groupe de recherche « Snow Hydrology and Modeling » à l’University of Oulu. Ce spécialiste du rôle de la neige dans le système hydrique a constaté une contraction de la saison neigeuse en Finlande : « Même s’il neige plus en Laponie, la moyenne, pour tout le pays, est néanmoins à la baisse. Le problème majeur de ce changement dû au réchauffement climatique est qu’il est plus important et plus rapide que prévu. » « Personne n’y est habitué : ni les êtres humains, ni les animaux, ni les espèces végétales, rappelle-t-il. Cela provoque du stress, car nous avons tous besoin de stabilité. Or, plus la planète se réchauffe, plus les événements climatiques sont extrêmes et imprévisibles. » Et de poser la question : « Comment gérer la situation compte tenu de ces nouvelles conditions climatiques ? »
Pertti Ala-Aho a éclairé Takahiro Iwasaki sur les propriétés de la neige et sur les structures des flocons. Le sculpteur s’est passionné pour un phénomène étonnant nommé hankikanto, contraction des termes hanki (« manteau neigeux ») et kanto (du verbe kantaa, qui signifie « porter, supporter un poids »). Cela correspond au moment où la couche superficielle de neige a gelé si fortement que l’on peut marcher dessus sans s’enfoncer. L’artiste y a mêlé trois autres inspirations : le travail du physicien japonais Ukichiro Nakaya (1900-1962), célèbre pour avoir créé, en 1936, les premiers flocons de neige artificiels ; la tradition locale de fabrication du goudron de pin avec lequel les pêcheurs étanchéifiaient les coques des bateaux et dont la Finlande fut un grand exportateur ; l’architecture classique d’une église en bois toute proche, construite au XVIIIᵉ siècle par l’architecte Jacob Rijf.
De cet ensemble a résulté un tonneau géant de trois mètres de haut dominant la plage dite « de l’église », à Ylikiiminki. Ce tonneau est empli d’une centaine de flocons de neige que le visiteur peut admirer par une multitude d’œilletons. La structure géométrique de ces faux cristaux de glace en acrylique reprend, non sans humour, huit détails architecturaux de ladite église. Si, en été, certains œilletons haut placés demeurent inaccessibles, en hiver, ils ne le sont plus grâce à l’hankikanto qui vient durcir 70 à 100 centimètres du manteau neigeux. « Avec cette pièce, je tiens à attirer l’attention sur la fragilité de la nature, note Takahiro Iwasaki. D’abord, à travers ces délicats flocons, ensuite avec cet hankikanto transformant complètement le paysage en hiver, mais qui, à cause du réchauffement climatique, n’est pas sûr de perdurer… » Le tonneau contient très exactement 112 cristaux, nombre qui est aussi le numéro des urgences en Finlande.



