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Entretien

Brognon Rollin : « Le silence n’existe pas »

Nommés au Prix Marcel-Duchamp 2026, David Brognon (né en 1978 à Messancy, en Belgique) et Stéphanie Rollin (née en 1980 à Luxembourg) participent actuellement à l’exposition « état bruit » à la Konschthal Esch, au Luxembourg. Ils expliquent leur pièce « 24h Silence » centrée sur les minutes de silence.

Propos recueillis par Max Dax
17 juillet 2026
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David Brognon et Stéphanie Rollin. © Granduchy

David Brognon et Stéphanie Rollin. © Granduchy

Max Dax : Il est courant de faire une minute de silence après une catastrophe ou lors du décès d’une personnalité connue. Dans un stade de football par exemple, les gens se mettent debout et, en silence, commémorent tel moment ou telle personne. Votre concept de juke-box est hors du commun. Pour ce projet, vous vous êtes mis à rassembler des centaines de minutes de silence.

David Brognon : Oui. L’idée est de collecter 24 heures de silence, soit 1 440 minutes.

Stéphanie Rollin : Si chaque minute de silence correspond à la mort de quelqu’un ou à une catastrophe majeure, nos juke-boxes deviendront une encyclopédie de la mort et des drames.

M. D. : Qu’est-ce qui a été à l’origine de ce projet ?

D. B. : Stéphanie et moi travaillons ensemble depuis 20 ans et nous nous sommes toujours intéressés à la perception du temps et de la durée dans des situations concrètes, ce qui concerne énormément de gens. En ce sens, nous nous sommes toujours sentis comme des médiateurs. Peu de temps après l’attaque terroriste qui a frappé Paris il y a onze ans, nous avons remarqué à quel point la pratique de la minute de silence était fréquente, que ce soit à la radio, à la télévision ou dans les stades. C’est là le point de départ de notre projet. Nous pensions que n’importe qui pourrait s’identifier à ces moments de commémoration. Additionner ces minutes pour atteindre 24 heures était plus que tentant. La question ensuite était de savoir comment configurer la chose.

S. R. : D’emblée, il était clair que nous ne voulions aucune hiérarchie, d’aucune sorte. Nous ne voulions surtout pas estimer une catastrophe comme plus grave ou plus importante que, par exemple, la mort d’un footballeur qui donne lieu à une minute de silence dans un stade.

D. B. : Nous avons fait beaucoup de recherches et débattu sur la meilleure manière de présenter le silence. Il était évident, dès le début, que ce serait une installation sonore. C’est comme cela que nous est venue l’idée du juke-box, qui est un moyen de partager de la musique. Lorsque vous entrez dans un bar et que vous vous dirigez vers le juke-box pour choisir un morceau, tout le monde écoute. Nous pensions qu’un juke-box pourrait être le bon moyen de proposer les minutes de silence que nous allions collectionner.

M. D. : Le titre de l’exposition, « état bruit », renvoie à l’idée que les sons qui nous entourent sont à même de dépeindre l’époque dans laquelle nous vivons. Pensons à Valeska Gert qui, dans les années 1920, a été la première femme à performer dans le silence, ou à John Cage qui, trente ans plus tard, a interprété quatre minutes et trente-trois secondes de silence. Ces deux performances sont devenues des références culturelles de leur époque. Mais pourquoi ? Comment le silence peut-il décrire le présent ?

S. R. : En fait, il ne s’agit pas tant du silence. Dans notre cas, ce sont plutôt des gens qui essayent de ne pas parler. Pas une seule des minutes de silence que nous avons collectionnées au cours des dix dernières années n’a été silencieuse. À Disneyland Paris, juste après l’attaque du Bataclan en novembre 2015, pendant la minute de silence, on pouvait entendre des enfants qui étaient tout sauf silencieux, car ils ne comprenaient pas vraiment pourquoi ils devaient se taire. Et donc ils ne le faisaient pas. Pourtant, c’est officiellement considéré comme une minute de silence, même si ce n’est pas silencieux du tout. Cela vaut plus ou moins pour toutes les minutes de silence que nous avons rassemblées. Dans un enregistrement, on peut même entendre des avions de chasse survoler la zone. Là, le bruit puissant des moteurs est très présent dans l’enregistrement.

D. B. : Les semaines après l’attentat du Bataclan ont été très intenses. De fait, nous vivions tous les deux à Paris à l’époque. Un jour, à midi, nous étions attablés à l’extérieur d’un restaurant dans le 10e arrondissement lorsque le serveur nous a demandé d’observer une minute de silence. Or, nous étions en pleine rue, avec les bruits de la ville tout autour, les sirènes des voitures de police, le bruit de la circulation. Et pourtant, c’était un moment très intense.

S. R. : D’ailleurs, il ne faut pas oublier que le silence absolu n’existe pas. Même dans une salle insonorisée, on peut entendre sa fréquence cardiaque.

Vue de l’exposition « état bruit », installation de Brognon Rollin, 2026. Photo Christof Weber. Courtesy the artists and The Konschthal Esch

M. D. : Savez-vous quand la première minute de silence officielle a été observée ?

D. B. : D’après nos recherches, cela remonte au Portugal en 1912, pour le décès d’un homme politique brésilien qui a été l’un des premiers à reconnaître la République portugaise. Il est intéressant de noter qu’à ce moment-là, le silence a été observé pendant dix minutes. Puis, pendant plusieurs années, cela a duré deux minutes – une minute pour les vivants, une pour les morts. Avec le temps, on a réduit à une minute. Mais, même aujourd’hui, une minute de silence ne dure que rarement une minute exactement – excepté lors d’un match de football, où l’arbitre mesure le temps avec précision. Mais, en d’autres occasions, où l’on parle également de « moment de silence », cela peut durer vingt ou trente secondes. Parfois, lorsque le moment est particulièrement chargé en émotions, le silence peut durer une minute et demie ou plus. C’est vraiment variable.

M. D. : Je suppose que vous faites ici référence au meurtre de George Floyd, lorsque les gens se sont allongés en silence pendant 8 minutes et 46 secondes, soit le temps pendant lequel le policier a maintenu son genou sur la nuque de Floyd.

S. R. : Ce moment est particulièrement important. Il commence dans le silence, et, après un certain temps, on peut entendre les gens se mettre lentement à scander I can’t breathe ! (Je ne peux plus respirer !). Ce n’est pas du tout le signe d’un manque de respect. Tout le monde répète encore et encore I can’t breathe ! I can’t breathe ! Nous avons laissé cela tel quel, car nous avons estimé que cela ne nuisait en rien à la minute de silence, mais renforçait au contraire l’ensemble du concept. C’était l’exception qui confirme la règle. Parfois, lorsqu’une fusillade a lieu dans une école par exemple, on observe quelques minutes de silence qui durent exactement aussi longtemps que la fusillade. Nous avons inclus une minute de silence particulièrement longue dans le juke-box, que nous avons dû fragmenter en plusieurs parties – nous ne voulions pas la raccourcir, mais un vinyle 7 pouces ne peut durer qu’environ cinq minutes.

D. B. : Ces moments ou minutes de silence sont habituellement très denses en émotions. Mais cela a changé il y a environ trois ans. Comme tout devient de plus en plus bipartisan et polarisé, certaines personnes ne se gênent pas et rompent la minute de silence pour des raisons politiques. Après la mort de Charlie Kirk dans l’Utah, par exemple, on pouvait souvent entendre des gens essayer de rompre le silence et casser un moment de commémoration.

M. D. : Combien de juke-boxes exposez-vous à Esch ?

D. B. : Deux. Deux des trois sont exposés. L’un existe déjà, l’autre est un nouveau juke-box que nous avons créé spécialement pour l’exposition.

M. D. : Quelle est la différence entre les trois juke-boxes ?

D. B. : Plus nous avançons dans le projet, plus nous nous sentons reliés au présent. La dernière minute de silence sur le premier juke-box est dédiée au crash du 26 janvier 2020 près de Los Angeles, où [le joueur de basket-ball américain] Kobe Bryant a perdu la vie. Le deuxième juke-box, qui date de 2021, présente de nombreuses minutes de silence en rapport avec la pandémie. Le troisième juke-box, créé récemment, inclut de nombreuses minutes de silence commémorant les victimes en Ukraine, à Gaza et en Israël. Nous commémorons aussi Diogo Jota, le footballeur portugais mort dans un accident de voiture, ou encore les victimes du terrible incendie de Crans-Montana le soir du Nouvel An 2026.

M. D. : Diriez-vous que vous racontez l’histoire invisible ou inaudible du XXIe siècle ?

S. R. : C’est une belle façon de voir les choses. Lorsque nous avons commencé, nous n’avions pas beaucoup de matériau. D’une certaine manière, c’est triste qu’il soit devenu si facile de trouver des moments de silence de nos jours, car on a l’impression qu’il y a une nouvelle catastrophe tous les jours. Mais cela est dû en partie aux nouveaux canaux de communication. Nous avons tout à coup accès en temps réel à ce qui se passe dans des pays comme l’Iran ou la Chine. Tous ces facteurs influencent le narratif du juke-box sur lequel nous travaillons actuellement. Je ne serais pas surprise si les minutes de silence qui figurent sur le juke-box final, dans quelques années, résonneront différemment que celles sur le premier.

M. D. : Comment trouvez-vous ces moments de silence ? Y a-t-il des archives auxquelles vous avez accès ? Ou vous procurez-vous sur YouTube les enregistrements que vous utilisez pour le juke-box ?

S. R. : C’est exactement ce que nous faisons. Nous avons utilisé beaucoup de matériaux d’archives pour le premier juke-box. Depuis, nous avons essayé de capter chaque minute de silence qui a été diffusée dans le monde. Nous avons d’ailleurs des amis ou proches qui se trouvent réellement sur place, où des minutes de silence sont annoncées. Ils les enregistrent en live et nous les envoient ensuite.

D. B. : La collection est devenue un mix entre des moments de silence personnels et publics. Parfois, il s’agit juste de dix personnes qui pleurent la mort d’un enfant sur un terrain de football. Cela fend le cœur, mais j’appellerais ça une minute très intime. D’autres fois, nous avons des minutes de silence plus exposées médiatiquement, comme après les attentats à Paris.

M. D. : En portugais, il y a ce beau terme de « saudade », qui peut être traduit par « la présence de l’absence ».

S. R. : Il y a un enregistrement remarquable juste après l’attentat de Charlie Hebdo [le 7 janvier 2015]. On y entend le bruit de la pluie qui tombe. À un moment, quelqu’un dit : « C’est pour pas qu’on voie nos larmes… »

M. D. : Parlons des aspects pratiques de l’œuvre. Vous utilisez de beaux juke-boxes anciens qui jouent des vinyles 7 pouces à deux faces.

S. R. : Nous ne voulions pas changer l’aspect de nos juke-boxes. Les gens nous ont parfois demandé pourquoi nous gardions les couleurs disco flashy.

M. D. : Et donc ?

S. R. : Nous ne voulions pas les repeindre en noir. La seule chose que nous avons cachée, c’était l’inscription « artiste de la semaine ». Normalement, ces vieux juke-boxes enregistrent combien de fois une chanson a été choisie – ils fonctionnent selon la logique du hit-parade. Cela dit, nous étions contre l’idée d’avoir une « minute de silence de la semaine », cela aurait été bizarre. À part ça, nous avons conservé les juke-boxes tels quels.

M. D. : Combien de minutes avez-vous rassemblées jusqu’à présent ?

S. R. : Chaque fois que nous finissons un juke-box, nous savons exactement ce qu’il y a à l’intérieur. Le premier faisait 157 minutes. Le second 224. Le troisième n’est pas encore terminé. Nous ne savons pas encore exactement le nombre de minutes qu’il aura.

M. D. : Techniquement parlant, vous sélectionnez ces moments de silence. Mais ensuite, vous devez les graver sur des vinyles 7 pouces compatibles avec le juke-box. C’est bien cela ?

S. R. : C’est ça. Quand il faut presser les singles, nous envoyons tous les moments de silence que nous voulons utiliser à notre ingénieur du son. C’est lui qui mastérise tout, après quoi le master est envoyé à une usine de pressage de vinyles en France. Quand nous recevons tous les disques, il faut les étiqueter. Nous tapons les étiquettes à la main et les collons sur les vinyles. Le nombre de singles que nous pressons dépend du modèle vintage du juke-box que nous utilisons. Par exemple, pour les deux premiers, nous devions presser 80 singles. Le nouveau est légèrement plus petit. Non pas en termes de dimensions, mais il a de la place seulement pour 50 singles. Mais ce n’est pas grave, cela fait partie du projet, et nous nous adaptons. Nous ne savons pas encore si nous allons avoir des problèmes avec le dernier juke-box lorsque nous achèverons le projet, c’est-à-dire lorsque nous atteindrons la barre des 24 heures. Peut-être que d’ici là nous aurons neuf ou dix juke-boxes. Nous verrons.

D. B. : Le juke-box est un appareil à l’ancienne. Il est aussi beau que lent. Vous appuyez sur un bouton, la machine reconnaît le vinyle, le sélectionne puis le joue. Dans le monde à toute vitesse dans lequel nous vivons, avec toute la violence et les drames que nous voyons via les médias numériques, c’est un appareil analogique qui paraît anachronique. Quand quelque chose de grave se passe quelque part dans le monde, vous recevez une notification au bout de quelques minutes seulement.

S. R. : Ce qui peut poser des problèmes d’attention dans les nouvelles générations. Nous le constatons parfois lors de nos visites dans les écoles. Quand ces enfants choisissent une chanson et que le son ne vient pas instantanément, ils appuient fort et sans arrêt sur le bouton. Quelqu’un doit intervenir pour éviter qu’ils ne cassent l’appareil. Les enfants du XXIe siècle ne semblent plus avoir la patience d’accepter la moindre attente.

D. B. : Autre inconvénient de cet état d’alerte permanent, nous oublions immédiatement les gros titres de la semaine dernière. Les petits drames tomberont dans l’oubli. Le but de nos juke-boxes est de préserver la mémoire de ce qui s’est passé. Dans nos installations, nous visons un minimalisme et un conceptualisme radicaux. Il faut vraiment aller au cœur de l’œuvre. Quand vous êtes face à nos juke-boxes, ce sont littéralement des centaines de personnes qui vous parlent en silence. Vous pouvez les sentir, vous pouvez revivre ces moments silencieux avec elles. C’est profondément humain et pourtant assez simple d’un point de vue conceptuel.

Brognon Rollin, 24h Silence, 2020. Photo © Leslie Artamonow

M. D. : Que se passera-t-il une fois que vous aurez terminé votre cycle de 24 heures ?

D. B. : Notre rêve absolu est de voir le projet terminé. Ce serait génial d’exposer tous nos juke-boxes dans une grande institution. Compte tenu des empêchements, j’espère que cela se produira quand même dans les années à venir, car la production a vraiment un coût. C’est aussi assez chronophage de trouver de nouvelles minutes de silence. Nous avons commencé le projet il y a cinq ans et en avons seulement fait un quart du chemin, peut-être même moins.

M. D. : Comment le public a-t-il réagi à vos juke-boxes jusqu’à présent ?

S. R. : Certaines personnes s’approchent, regardent et lisent toutes les playlists, puis appuient sur le bouton et sélectionnent certains silences. Et puis il y a ceux qui s’assoient simplement et écoutent.

D. B. : Le musée ou la galerie dans laquelle nous exposons un juke-box devient une sorte de chapelle ou une salle de prière multiconfessionnelle. Beaucoup de gens s’assoient juste passivement, parfois ferment les yeux, laissant les autres choisir pour eux. Certains sont plus proactifs et discutent des souvenirs qu’ils ont d’événements comme le 11 septembre. « Tu te rappelles où tu étais le 11 septembre 2001 ? » ou « Où étais-tu au moment des attentats terroristes à Paris ? »

M. D. : Normalement, quand vous choisissez un morceau sur un juke-box, vous devez mettre des pièces. Est-ce que les gens doivent mettre des pièces dans les juke-box exposés à Esch pour écouter ces minutes de silence ?

D. B. : Non, chaque juke-box a un bouton secret qui permet de le déverrouiller. Cela veut dire qu’on peut le faire marcher gratuitement.

M. D. : Où est-ce qu’on trouve ce bouton ?

D. B. : Dans la plupart des modèles, il est à l’intérieur. Dans d’autre cas, il est à l’arrière du juke-box. Ça dépend du fabricant.

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« état bruit », jusqu’au 20 septembre 2026, Konschthal Esch, 29 boulevard Prince Henri, Esch-sur-Alzette, Luxembourg.

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