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Le secteur culturel à « Vif »

Le programme intitulé « Pour une culture vivante, inspirante et fertile » a pour ambition d’aider les professionnels de la culture à verdir leurs actions grâce à un outil d’autodiagnostic et un guide des bonnes pratiques.

Christian Simenc
27 mai 2026
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Lancement du référenciel Vif dédié au secteur culturel, auditorium du musée de la Chasse et de la Nature, Paris, 7 avril 2026. Courtesy de Coal

Lancement du référenciel Vif dédié au secteur culturel, auditorium du musée de la Chasse et de la Nature, Paris, 7 avril 2026. Courtesy de Coal

On a toujours tendance à réduire la crise climatique au seul réchauffement, mais il n’en est rien. Se préoccuper uniquement de notre empreinte carbone n’est plus suffisant ; il est désormais nécessaire d’agir à l’échelle macro. Tel est le propos qui sourd du premier « Référentiel biodiversité pour le secteur culturel » dévoilé, le 7 avril 2026, au musée de la Chasse et de la Nature, à Paris. Il s’intitule « Vif », acronyme partiel de « Pour une culture vivante, inspirante et fertile ». Ce programme ambitieux a été lauréat, en 2025, du deuxième dispositif « Soutenir les alternatives vertes dans la culture » du plan national France 2030. Il est porté par le collectif Coal, en collaboration avec l’association Les Augures, l’éditeur de logiciels applicatifs Darwin Data, la société Être et Avoir (Nature Humanité Économie), et en partenariat avec l’Institut Michel-Serres (École normale supérieure de Lyon).

« Face à la crise de la biodiversité, il ne s’agit pas seulement de former les acteurs, il faut engager un changement culturel profond. »

Une crise de la biodiversité

D’emblée, Annabelle Prin-Cojan, fondatrice d’Être et Avoir, fait ce constat terrible et inquiétant : « Depuis l’apparition de la vie sur terre, il y a 3,2 milliards d’années, le rythme des extinctions est sans précédent. Ce qui se produisait avant en plusieurs milliers d’années a lieu aujourd’hui à l’échelle d’une vie humaine. On ne devrait pas, durant notre vie, connaître d’extinction d’espèces. » « Le tissu du vivant s’effondre, poursuit-elle. En cinquante ans, 70 % des populations de vertébrés sauvages ont disparu, 3 milliards d’oiseaux en Amérique du Nord. Près de 75 % de la surface terrestre ont été dégradés de manière significative par l’humanité, et ce déséquilibre affecte non seulement la biodiversité, mais aussi l’ensemble de notre système Terre. » « Le climat n’est qu’une partie du problème, alerte-t-elle. Nous devons regarder ce système dans sa globalité : celui des limites planétaires. Aujourd’hui, sept limites sur neuf sont dépassées, et la biodiversité est l’une des plus critiques, parce qu’elle conditionne en partie le fonctionnement des autres limites planétaires. Concrètement, nous sortons progressivement de la zone de fonctionnement sûr du système Terre ». Une analyse que confirment les chiffres de l’IPBES, un organisme international ressemblant peu ou prou au GIEC (groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), mais axé sur la biodiversité : un million d’espèces sont menacées d’extinction à l’échelle mondiale. Au même titre que le changement climatique, la crise de la biodiversité s’impose comme l’un des défis majeurs du XXIe siècle. « Pendant longtemps, souligne Annabelle Prin-Cojan, nous avons traité les enjeux séparément : le climat d’un côté, la biodiversité de l’autre, l’eau, l’alimentation, la santé, etc. Ce fonctionnement en silo n’a plus lieu d’être. Tout est interconnecté, tout est interdépendant. »

Lancement du référenciel Vif dédié au secteur culturel, auditorium du musée de la Chasse et de la Nature, Paris, 7 avril 2026. Courtesy de Coal

Deux outils en open source

Les discussions internationales récentes rappellent l’urgence de « changements transformateurs » impliquant l’ensemble des secteurs de la société, dont celui de la culture. Les festivals, musées, institutions patrimoniales, lieux de création et collectivités interagissent chaque jour avec des écosystèmes vivants, urbains, naturels ou patrimoniaux. Certes, la prise de conscience progresse, mais le passage à l’acte restait jusqu’alors freiné par l’insuffisance de repères partagés, de méthodologies adaptées et d’outils opérationnels. La création du référentiel Vif souhaite pallier ces manques. Son élaboration découle d’une « recherche-action » ayant mobilisé, une année durant, une communauté d’une cinquantaine d’acteurs et actrices culturels et d’experts et expertes de la protection de la nature. En outre, quatre cas d’étude ont servi de base de travail à la réflexion : un « milieu naturel sensible » (la 2e édition de la manifestation « Forêt monumentale » dans la forêt domaniale de Roumare, en Normandie, en 2024) ; un « milieu urbain » (une commande publique d’œuvres d’art dans la ville de Rouen) ; un « milieu institutionnel » (la présentation de « 100 % L’Expo » à la Grande Halle de La Villette, à Paris) ; enfin, un « site patrimonial » (le château de Fontainebleau, avec l’exposition « Grandeur Nature II. L’esprit de la forêt », en 2025).

De ces recherches a résulté la constitution de deux outils accessibles en open source. Le premier est un « outil d’autoévaluation », une sorte de calculateur qui couvre l’ensemble de la « chaîne de valeur » d’un projet culturel et permet d’effectuer une première approche « objectivée ». Comme l’explique Marguerite Courtel, cofondatrice du collectif Les Augures, « le secteur culturel exerce diverses pressions sur la biodiversité : des pressions “directes”, telles une exposition en extérieur (qui peut générer piétinements, pollutions sonores et visuelles), l’artificialisation des sols (construction de parkings ou de bâtiments) ou la mobilité (émettrice de gaz à effet de serre responsables du réchauffement climatique), dont le secteur est très dépendant ; mais aussi des pressions “indirectes”, comme les scénographies ou les caisses de transport des œuvres (contribuant à la déforestation) ou l’alimentation (dans les foires notamment), qui, si elle est carnée, a également un impact direct sur la déforestation, celle-ci faisant place à l’agriculture intensive pour l’alimentation animale ». Cet outil d’autodiagnostic permet d’analyser à la fois l’impact sur la biodiversité et la dépendance à son égard.

Plus conséquent, le second outil consiste en un « guide méthodologique » complet pour « renforcer les compétences et structurer l’action collective ». Il contient aussi des versions plus synthétiques des grands axes à garder en tête, telle une affiche regroupant douze questions essentielles. Par exemple, en regard du thème intitulé « Choisir mon site en anticipant les vulnérabilités écologiques », la question à se poser est : « Ai-je réalisé un diagnostic des enjeux spécifiques à ce lieu avant de m’y installer ? » Une liste récapitule diverses situations que chaque protagoniste pourra rayer au fur et à mesure qu’il est confronté à celles-ci.

Le « guide » proprement dit se compose de plusieurs chapitres : « Clés méthodologiques pour transformer les pratiques », « Exemples inspirants », « Check-lists d’actions », « Ressources juridiques et techniques », « Méthodes pour coconstruire avec le vivant » et « Ouverture sur les pratiques artistiques et culturelles transformatrices » (dites « PACT »). Y est détaillée toute la « chaîne de valeur » d’un programme culturel : de la conception (intention artistique, recherche, choix du site, gouvernance), la fabrication (de l’œuvre et de la scénographie), la logistique et l’installation (transport, stockage, montage), la vie des œuvres (lieu d’exposition, signalétique, communication, entretien, maintenance, restauration), les publics et la médiation, à la fin de vie (démontage, stockage, remploi, remise en état, déchet). Une fois l’état des lieux terminé, un « plan d’action sur-mesure, de l’analyse à la décision », est délivré. Le diagnostic est ensuite traduit en actions concrètes, chacune classée selon son retour sur investissement écologique – gain très fort à modéré. À l’automne 2026, ces deux outils seront complétés par des formations.

« En quoi la culture peut-elle nous réconcilier ? Quel rôle peut-elle avoir aujourd’hui par rapport au vivant ? » interroge Marguerite Courtel. « C’est ce que l’anthropologue Philippe Descola a nommé le “Grand Partage”. Nous avons grandi avec cette vision : la nature d’un côté, la culture de l’autre. Il faut à présent réinventer cette relation. » « C’est ce qu’ambitionne le programme Vif : comprendre à la fois les impacts et les dépendances, mais aller au-delà pour créer justement les conditions d’une réconciliation », rappelle-t-elle.

Pour l’écologue et biologiste de l’évolution Philippe Grandcolas, membre du comité d’experts de ce programme, l’urgence est de mise : « Face à la crise de la biodiversité, il ne s’agit pas seulement de former les acteurs, il faut engager un changement culturel profond. » Dont acte !

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