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Fictions et réalités du climat

Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains, à Tourcoing, hisse l’écologie au rang de ses préoccupations majeures afin de répondre à une question clé : comment produire et diffuser des œuvres dans le contexte de l’Anthropocène ?

Christian Simenc
22 avril 2026
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Dialogue entre Hicham Berrada et Riccardo Venturi, lors de la journée d’étude « Fictions du clima t», Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains, Tourcoing, 12 mars 2026.  © Photo D.R.

Dialogue entre Hicham Berrada et Riccardo Venturi, lors de la journée d’étude « Fictions du clima t», Le Fresnoy – Studio national des arts contemporains, Tourcoing, 12 mars 2026. © Photo D.R.

Comment les artistes, mais aussi les institutions culturelles, tentent-ils de réagir à l’urgence climatique ? En posant davantage encore leur regard sur l’environnement, proche ou lointain. C’est le cas du Fresnoy, le studio national des arts contemporains, à Tourcoing, lequel, le 12 mars 2026, a organisé une substantielle journée d’étude intitulée « Fictions du climat », mêlant artistes, chercheurs et chercheuses, avec pour objectif d’« élargir la compréhension des enjeux climatiques ». Un grand nombre de registres ont été abordés, à commencer par une problématique essentielle : l’eau.

De la mare à l’océan

Olivier Remaud, philosophe et directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, n’a pas hésité à faire le grand écart entre la paisible mare de sous-bois et l’océan profond pour aider le public à « rendre la terre plus habitable », comme y invite son ouvrage Nocturne amphibien*1. Ce dernier met en lumière les zones humides et ses occupants, les amphibiens, ces « réfugiés de l’Holocène perdus dans l’Anthropocène », tel qu’il les appelle. « Ils ont, depuis 400 millions d’années, résisté à toutes les extinctions massives ; or, aujourd’hui, 41 % des espèces sont en urgence d’extinction, alerte-t-il. L’humidité est un facteur de vie universelle, la capacité d’autoréparation des milieux naturels est stupéfiante, mais la disparition des zones humides équivaut à celle des amphibiens. »

Olivier Remaud interroge notamment le principe « ERC » (« éviter/réduire/compenser »), un instrument de travail censé impacter un milieu naturel afin de prévenir autant que possible les risques d’incidences négatives sur l’environnement. « La logique de compensation permet d’artificialiser un sol là où l’on veut édifier un pro jet, avec néanmoins un impact sur le milieu naturel où l’on intervient, explique Olivier Remaud. Puis, on “compense” en restaurant une mare ou en plantant des arbres dans un autre lieu. » En théorie du moins. Le problème, constate le philosophe, est qu’« une étude scientifique récente qu’[il] cite dans [s]son livre montre que non seulement la compensation est très largement majoritaire dans les choix, mais aussi qu’elle se fait rarement au bénéfice des écosystèmes ou des milieux naturels les plus dégradés. » « En outre, poursuit-il, comme il y a très peu d’évaluation finale, il est impossible de savoir si cette logique de compensation est réellement accomplie. Cela permet de mener des projets qui n’ont pas forcément besoin de l’être, alors qu’ils ont, au final, un fort impact que l’on ne compense que chichement. » « Ne serait-il pas plus raisonnable d’éviter l’impact ? » s’interroge-t-il.

La question semble identique pour l’océan profond, lequel représente 97 % du volume océanique. Plus il devient un enjeu géopolitique, plus il s’avère en danger. « Il faut rester très vigilant face au deep sea mining [forage en mer profonde], prévient Olivier Remaud. C’est une industrie dont les effets destructeurs seront décuplés parce qu’ils rejailliront non seulement sur la biodiversité, mais aussi sur les milieux marins eux-mêmes. » « L’océan n’est pas un dossier séparé de ceux de la montée des eaux et du réchauffement climatique, affirme-t-il. Il est le régulateur principal du climat mondial. Si l’on commence à forer, on le perturbera davantage. » « C’est par excellence une affaire dans laquelle les rapports de force entre gouvernements et sociétés privées sont immenses. Or, je ne reste pas persuadé que l’argument de l’excessive cherté de ces technologies suffise auxdits rapports de force en jeu… » soulève le philosophe

Est ici pointée du doigt l’extraction intensive des ressources naturelles. Les chiffres concernant les recherches exploratoires sont affolants. Selon l’étude « Indigenous Life Projects and Extractivism » menée par les chercheurs en anthropologie Cecilie Vindal Ødegaards et Juan Javier Rivera Andía, l’augmentation des investissements de l’exploration minière est, depuis les années 1990-2000, spectaculaire. Elle est de l’ordre de 90 % à l’échelle mondiale, 400 % en Amérique latine et 2 000 % en Amérique du Sud ! Directeur de la Fondation Manuel Rivera-Ortiz, à Arles, Alejandro León Cannock va plus loin : « L’extractivisme ne se limite pas à l’exploitation des minerais, des hydrocarbures ou des monocultures. Il désigne à présent également le numérique, le cognitif, le culturel, la biotechnologie, etc. Dans toutes ces formes d’extractivisme, nous retrouvons une même structure opératoire, une même logique fondée sur la dépossession d’éléments auparavant intégrés dans un réseau de relations et désormais orientés vers leur conversion en valeur, en marchandise, en richesse. » Puis de conclure : « C’est pourquoi je propose la notion de “transextractivisme” : une forme élargie d’extractivisme qui désignerait non seulement l’exploitation des ressources naturelles, mais aussi la généralisation d’une logique d’appropriation et d’accumulation qui s’est mise en place à tous les niveaux de l’existence, depuis environ 1492, c’est-à-dire le début de la modernité ou de la Renaissance en Occident. »

« Il faut réapprendre à être affecté par le vivant pour commencer à le comprendre et, surtout, pour se donner les moyens de mieux le défendre. »

La nature pour matière

Se reconnecter à l’environnement devient désormais un passage obligé. D’autant qu’il demeure, pour les artistes, une source inépuisable d’inspiration, qu’elle soit directe et physique comme chez Hideyuki Ishibashi ou plus impalpable comme chez Hicham Berrada.

Le rapport de Hideyuki Ishibashi à la nature est très prégnant. Au Japon, le fabricant de papier artisanal à base de kōzo, un arbuste proche du mûrier à papier, chez lequel, étudiant, il fit un stage, lui glissa : « Le papier est un miroir de l’environnement. » La qualité du papier exprime en effet le caractère des plantes nécessaires à sa fabrication Ce mantra n’a plus quitté l’artiste. En 2020, à l’occasion d’une résidence au lycée agricole de Chartres, celui-ci photographie des plantes dans les forêts alentour puis les prélève pour confectionner le papier sur lequel ces clichés seront tirés. Avec l’appui du Centre régional de la photographie Hauts-de-France, Hideyuki Ishibashi travaille, depuis 2023, sur le bassin minier afin de « constituer une archive de la biodiversité ». Il a sélectionné quatre terrils et étudié leur écosystème.

« Les archives conservent des monochromes, des images assez sombres, voire avec un côté mystérieux, mais aucune n’évoque l’écosystème du lieu et la manière dont il a évolué dans le temps, note Hideyuki Ishibashi. À l’instar de la chercheuse Machiko Saitō, une amie spécialiste du pigment naturel, j’ai analysé les sols et recueilli des plantes spécifiques à chaque terril pour en fabriquer J’ai ensuite utilisé ces pigments pour concevoir des images grâce au procédé ancien de la gomme bichro matée et un négatif exactement du même format que le papier. » Le monochrome représentant le terril de Loos-en-Gohelle (Pas-de-Calais) arbore des nuances de rouge, celles des racines de l’orcanette des teinturiers, laquelle plante pousse habituellement en Inde. Ailleurs, il y a des cerisiers de Sainte-Lucie – qui se trouvent plutôt au Maghreb – et des pommiers. « Chaque pigment raconte un terril, une histoire », résume l’artiste japonais. Hicham Berrada utilise quant à lui l’environnement réel pour créer des mondes virtuels. Pour son installation Le Jardin des mutations, présentée en 2025 au Fresnoy dans le cadre de l’exposition « Panorama 27. Simultanéité », il a déployé une station météo à l’extérieur du bâtiment. L’œuvre se métamorphosait en permanence en fonction des données (température, hygrométrie, vent) relevées. Ce jardin virtuel évoluait en harmonie avec le jardin réel. « Le paysage est central dans mon travail, souligne Hicham Berrada. Les humains ont peint, photographié, transformé la nature. Je crée des systèmes qui vont faire naître des images, des formes. Il n’y a jamais de présence humaine. » « Il est beaucoup question de paramètres, voire de protocoles “scientifiques”, mais ce sont juste des outils pour aiguiser mon intuition, rappelle-t-il. Certes, j’utilise une méthode, mais le but est très différent d’un vrai travail scientifique. » Puis d’expliciter : « Si j’arrive à produire du flou, le contraire de l’assurance, cela me plaît. Je cherche à créer non de l’“inconnaissance” mais du trouble, quelque chose qui fait que l’on n’est plus très sûr de ce qui est vivant et de ce qui ne l’est pas, de ce qui bouge ou pas. C’est davantage l’imprévisibilité de la forme qui m’intéresse, le fait d’ajouter de l’incertitude un peu partout… »

Une explication qui ne serait pas sans déplaire à Olivier Remaud : « Je tiens beaucoup à la valorisation des narrations qui réhabilitent le sensible. On a souvent parlé ces derniers temps de la crise de la sensibilité en écologie. C’est vrai, il faut réapprendre à être affecté par ce que l’on nomme aujourd’hui le vivant pour commencer à le comprendre et, surtout, pour se donner les moyens de mieux le défendre. »

*1 Olivier Remaud, Nocturne amphibien, Arles, Actes Sud, 2026.

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