« Rien de tout ça fixe », déclare Alexander Calder (1898-1976) dans son français balbutiant de 1932. Il vient de donner naissance à une série de sculptures mécanisées, immédiatement nommées « mobiles » par Marcel Duchamp. D’abord équipées d’un moteur, celles-ci bientôt acquerront leur autonomie à la faveur de méticuleux calculs leur permettant de se mouvoir lentement, au moindre souffle. Marcel Duchamp n’est pas le seul à comprendre que l’Américain est en train de révolutionner la sculpture. Deux ans auparavant, dans son atelier parisien, Alexander Calder a convié des personnalités influentes de l’avant-garde (Le Corbusier, Fernand Léger, Piet Mondrian, Theo van Doesburg, entre autres) à assister à une présentation de son œuvre-spectacle, le Cirque Calder, commencée lors de son premier séjour à Paris en 1926 et développée au cours des cinq années suivantes.
La magie de cette grande famille de 160 figurines, animaux, funambules, dompteurs, clowns, acrobates, créés de ses propres mains en fil de fer et matériaux trouvés, et actionnés par le sculpteur lui-même, à la manière d’une performance live, les éblouit. Tous lui ouvrent leur atelier. La visite à Piet Mondrian est un moment clé pour le cadet qui, sous le choc, se convertit à l’abstraction. S’il se lance d’abord dans une série de peintures, très vite, le mouvement lui manque. Et lui manque le fil de fer que l’on peut tordre, déchirer ou plier, puis libérer dans l’espace sous la forme de lignes fluides équivalant à une « véritable mise en scène de l’imprécision », note Dieter Buchhart (commissaire invité avec Anna Karina Hofbauer) dans le catalogue de l’exposition¹, à propos de ses premières sculptures non figuratives, lesquelles inspireront sous peu des œuvres cinétiques, les fameux mobiles…
Le « roi du fil de fer »
Hommage monumental au plus transatlantique des artistes, la rétrospective du centenaire de l’arrivée d’Alexander Calder à Paris révèle un créateur d’une imagination époustouflante. « Il fait tout exister avec trois fois rien, souligne Suzanne Pagé, la directrice artistique de la Fondation Louis-Vuiton, à Paris. C’est un artiste de la proximité. Tout a l’air tellement simple ! On a l’impression qu’il suffit d’un morceau de fil de fer, de deux feuilles de métal… Mais n’oublions pas qu’il a une formation d’ingénieur mécanicien. »
Le Cirque est l’illustration par excellence de ce sentiment d’intimité, de familiarité. Il est au centre de la première salle d’exposition. C’est l’œuvre dont le prêt (par le Whitney Museum of American Art, à New York) a été le plus difficile à obtenir en raison de sa fragilité. Mais cette vulnérabilité a contraint les commissaires à inventer un dispositif de présentation particulièrement novateur favorisant l’observation en détail des divers personnages et de leurs accessoires – le conducteur de char, la danseuse du ventre, Monsieur Loyal en frac et haut-de-forme, le cycliste à vélo sur un échiquier. Tout un monde de trouvailles et de fantaisie se dévoile (en musique, de surcroît) par groupes de deux ou trois derrière des vitrines, et prend vie dans une salle attenante où est projeté le film de Carlos Vilardebó (Le Cirque de Calder, 1961). On y voit la large carrure d’Alexander Calder s’immiscer dans cet univers miniature pour l’activer.

Alexander Calder, Cirque (détail), 1926-1931, techniques mixtes, Fondation Louis-Vuitton, Paris, 2026. © Calder Foundation. Courtesy de la Fondation Louis-Vuitton. Photo Marc Domage
Cet esprit d’enfance traverse la totalité de l’exposition. Il saute aux yeux dans les portraits suspendus qui valurent à Alexander Calder le surnom de « roi du fil de fer », et surtout dans les sculptures d’après sa « conversion » qui s’élèvent du sol d’un seul jet, tel Object with Red Discs (1931). À voir le sourire illuminant le visage des visiteurs au long du parcours, il apparaît clairement que le passage à l’abstraction de l’artiste n’a pas affaibli le pouvoir d’évocation de ses propositions.Leurs mouvements et leurs formes rappellent tantôt le monde végétal (Eucalyptus, 1940 ; Lily of Force, 1945), tantôt le monde animal (telle la série de poissons aux écailles en verre coloré des années 1940-1950 ou tel Peacock de 1941, offert en cadeau à Jean-Paul Sartre), tantôt les deux (Bougainvilliers, 1947).
Les œuvres statiques, baptisées « stabiles » par Hans Arp en 1932, ressemblent souvent pour leur part à des animaux dressés sur leurs pattes, prêts à s’élancer, à l’exemple du bien nommé Black Beast (1940) ou de l’étrange et hypnotique Un effet du japonais (1941). Alexander Calder joue avec humour du caractère naturaliste de ses sculptures, n’hésitant pas à se servir (Apple Monster, 1938) d’une branche de pommier ramassée sur le chemin et à utiliser, dans ses titres, les termes de leaves (feuilles) et petals (pétales). Attention, cependant, il ne reproduit pas la nature, il suggère et confie ses créations au vent et aux courants d’air. Fruit d’une réflexion exigeante, son œuvre n’en revêt pas moins l’apparence de la facilité. D’ailleurs, travailler ne lui demandait aucun effort, affirme son petit-fils Alexander S. C. Rower, président de la Calder Foundation : « Il ne donnait pas de coups de marteau comme un mécanicien ni comme un “bricoleur”, pour employer un mot trompeur. Il n’avait pas besoin de se concentrer : la créativité coulait simplement à travers lui. »
Un attachement au vide, au souffle, à l’air
En 1933, inquiets des menaces pesant sur l’Europe, Alexander Calder et sa femme Louisa retournent aux États-Unis. Ils s’installent à Roxbury, dans le Connecticut, où vont se réunir leurs amis en exil, Yves Tanguy, André Masson, André Breton… L’ouverture de son atelier sur l’extérieur inspire à l’artiste ses premiers stabiles de grandes dimensions. C’est là qu’il conçoit Mercury Fountain, une sculpture en hommage aux républicains espagnols, laquelle dialoguera avec Guernica de Pablo Picasso et El Segador (Le Faucheur) de Joan Miró dans l’Exposition universelle de Paris en 1937, et dont la présente rétrospective ne peut montrer que la maquette, l’artiste ayant fait don de l’original à la Fundació Joan Miró, à Barcelone.
Durant la guerre, la pénurie de métal conduit Alexander Calder à développer en bois la série des Constellations, reflet de sa pensée du cosmos comme un espace éternel et infini. Certaines d’entre elles sont fixes, d’autres mobiles. On en découvre d’étonnants spécimens au premier étage où, accrochées en hauteur, elles semblent ramper sur les murs, pareilles à des araignées. Au-dessus, au deuxième niveau de la Fondation, se dressent les œuvres les plus imposantes, qui s’approprient l’espace autour d’elles. S’y trouve le noir Sabot, irrésistiblement drôle avec sa sorte de queue retroussée et, de 1963 également, le gigantesque mobile-stabile Southern Cross, haut de plus de 6 mètres, caractérisé par la finesse de ses appuis au sol.
Remarquable tant par son ampleur que par le choix des pièces exposées, cette rétrospective l’est aussi par la justesse de leur accrochage et de leur positionnement. Témoignant d’une connaissance approfondie du travail d’Alexander Calder, la mise en espace rend évident son attachement au vide, au souffle, à l’air. Ses œuvres « respirent, [elles] empruntent leur vie à la vie vague de l’atmosphère », s’émerveille Jean-Paul Sartre en 1946. La visite se poursuit au-dehors avec la présentation des stabiles Black Flag (1974) et Five Swords (1976), exemplaires de ces sculptures à l’échelle de l’architecture qui ont essaimé dans l’espace public du monde entier. Campées sur les pelouses au pied du bâtiment, elles invitent les visiteurs à se déplacer tout autour pour les percevoir à travers le mouvement et les changements de points de vue.
¹ Anna Karina Hofbauer et Dieter Buchhart, Calder. Rêver en équilibre, Paris, Hazan et Fondation Louis-Vuitton, 2026, 360 pages, 45 euros.
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« Calder. Rêver en équilibre », 15 avril-16 août 2026, Fondation Louis-Vuitton, 8, avenue du Mahatma-Gandhi, 75016 Paris.



