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Reportage

Philippe Katerine : « les grandes œuvres me font gonfler les narines »

Le chanteur de « Louxor j’adore » est aussi un plasticien polyvalent, inventeur du « mignonisme ». Ce défenseur de la ligne claire expose à Arles dans le cadre du Festival du dessin.

Propos recueillis par Julien Bordier
13 mai 2026
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Philippe Katerine. © Philippe Jarrigeon

Philippe Katerine. © Philippe Jarrigeon

Philippe Katerine a déjà en tête la pochette de son prochain album, mais il n’en dira rien. « Il reste maintenant à faire entrer le disque dedans », plaisante l’auteur de Zouzou, titre de son dernier disque, paru en 2024, et prénom de sa chienne. Le trublion de la chanson française fonctionne au concept. On pourrait même le qualifier d’artiste conceptuel, comme une réminiscence de ses études d’arts plastiques à l’université de Rennes.

On le sait peu, mais l’auteur-compositeur-chanteur-réalisateur-acteur-performeur est aussi dessinateur. Il est l’une des têtes d’affiche de la 4e édition du Festival du dessin d’Arles. Après tout, l’homme mélange très bien les étiquettes, comme les habits qui vont avec. Le jour de notre rencontre, Philippe Blanchard, de son vrai nom, porte un pantalon écossais, une veste bleu marine, une chemise blanche, un foulard Yves Saint Laurent chatoyant et une casquette à motifs de pélicans…

« Quand je prends un crayon, j’ai l’impression d’exacerber ma lucidité, d’être plus présent dans le monde. »

Des dessins comme des souvenirs

« Enfant, je dessinais beaucoup. D’abord, des portes. J’ai aussi eu tendance à dessiner sur les portes. Là, on m’a dit non. Les portes m’ont alors paru trop dangereuses, se souvient Philippe Katerine. J’ai ensuite dessiné des cartes géographiques, parfois imaginaires. Elles tapissaient les murs de ma chambre. » Il s’explique : « Avec mes parents, nous ne quittions pas la Vendée. Je suppose que j’avais un besoin fou de découvrir le monde. Je n’étais pas frustré pour autant, mais j’adorais faire des cartes. Par exemple, j’ai reproduit en entier les États-Unis. À main levée, en grand format, en collant des pages A4 les unes aux autres. Un travail de fou ! » « J’esquissais aussi des villes, poursuit-il. Parfois, je commençais trop à gauche, et cela ne rentrait pas dans la feuille. Cela donnait des cartes très mignonnes, toutes de guingois. J’ai tout jeté. J’ai juste gardé celle de la Vendée, mon pays d’origine. Je l’aimais bien. Elle était toute colorée. J’avais même tracé les forêts. Curieusement, toutes les routes s’arrêtaient avant la frontière avec la Loire-Atlantique, les Deux-Sèvres, le Maine-et-Loire et la Charente-Maritime. Ça en dit long sur ce que je vivais. »

Quant à sa dernière illustration, il s’agit d’« un couple qui sort d’un trou. Chacun le sien. On voit cet homme et cette femme seulement au niveau des épaules. Je dessine énormément de trous. Vous savez, j’avais un trou dans le cœur quand j’étais petit. J’ai été opéré à l’âge de 8 ans. Les trous me fascinent : les trous du corps, les trous de serrure… Dès qu’il y a un trou, je regarde dedans. J’ai une obsession pour les trous. Je suis obligé de faire avec. »

D’un simple trait de feutre, Philippe Katerine esquisse des situations burlesques, tendres ou absurdes en disciple de la ligne claire. « Lorsque vous dessinez les frontières sur des cartes, il n’y a pas de flou possible. Cela doit venir de là », s’explique-t-il. À cet impératif topographique s’ajoute la lecture des Peanuts de Charles M. Schulz, « le must dans l’art du dessin », selon lui. « En trois, quatre cases seulement, cette bande dessinée fait sourire sur l’état du monde et pourquoi on est là. Et pourquoi on pourrait ne pas y être aussi… J’ai essayé de faire des BD quand j’étais enfant, mais je n’avais pas le souffle romanesque. Dans les albums de Lucky Luke, par exemple, je m’intéressais à l’off : j’agrandissais des petits détails de l’arrière-plan. J’avais repéré dans les saloons la présence en miniature de tableaux avec des femmes nues. » Et de poursuivre : « Je les reproduisais à grande échelle sur des A4 et les distribuais à mes camarades, comme des images érotiques qu’on refile sous le manteau. J’ai été pris la main dans le sac. Je me suis bien fait enguirlander ! J’ai soudain compris à quel point dessiner était subversif. »

Au-delà de ce rappel à l’ordre moral, les parents ont constamment soutenu leur fils. « Ils disaient autour d’eux : “Philippe a un beau coup de crayon.” Ma mère affirmait aussi : “Philippe est photogénique.” Résultat, je me suis tout le temps senti à l’aise devant les appareils photo. Ce genre de petites phrases donnent confiance en soi. Je ne sais pas si j’avais un bon coup de crayon, mais j’ai toujours adoré dessiner. Je ne me suis jamais arrêté. » À 15 ans, un oncle lui enseigne ses premiers accords de guitare. « Je chantais avant ça dans des groupes et j’inventais des mélodies. Mais l’instrument m’a permis de créer des choses singulières qui m’appartiennent. » Depuis, il croque comme il compose : « J’apprécie les formes brèves. Il ne faut pas que ça traîne. Je ne fais pas de hachures comme Robert Crumb. Ce que je ne peux pas exprimer en chanson, en un seul coup d’œil, avec un dessin, on comprend tout de suite. Et inversement. »

Un monde tendre et violent

Adolescent, le Vendéen se dit « chamboulé » par le livre Ma philosophie de A à B et vice versa (The Philosophy of Andy Warhol [From A to B and Back Again], 1975) d’Andy Warhol. Composé de conversations enregistrées sur son magnétophone, le pape du pop art partage ses réflexions sur l’Amérique, la société, la télévision, l’art… Le garçon qui n’a alors jamais fréquenté un musée de sa vie pense avoir trouvé sa voie : « En 1986, j’ai présenté un dessin à l’École des beaux-arts de Nantes : un truc tout noir, des usines en pleine nuit, on n’y voyait rien. J’ai été accepté. Je me suis dit : “Quel monde magnifique d’être apprécié pour ça.” Par miracle, j’ai eu mon bac d’économie et pu m’inscrire en études d’arts plastiques à l’université de Rennes-II. »

Pendant trois ans, il goûte peu le travail en atelier, mais suit avec passion les cours de cinéma de Jean-Pierre Berthomé. « Je ne comprenais pas toujours très bien l’objet de mes études, souligne le réalisateur de Peau de cochon (2004). Mais ça m’était égal, je me sentais bien au milieu de cette ferveur. On m’appelait Bourvil, car je venais de la campagne. J’étais à la fois élève des professeurs et de mes autres camarades, qui connaissaient beaucoup plus les choses que moi. À l’époque, le concept primait, on étudiait Joseph Beuys. Même si ça s’est dissipé depuis, je réfléchis toujours un peu de cette manière. Je ne peux m’amuser que si j’ai des concepts. » Pour son album Confessions (2019), il avait ainsi imaginé avec le plasticien Théo Mercier une pochette devenue culte avec un sexe visible comme le nez au milieu de la figure, littéralement.

Lors d’une sortie au Frac Île-de-France, l’étudiant découvre la scène française contemporaine. Il est marqué par les collections d’Annette Messager dont il dit qu’« elle épinglait des choses qu’on n’aurait pas vues sans elle ». Lui n’est ni collectionneur ni acheteur : « Je n’ai aucun goût pour la propriété. Si je devais choisir une œuvre dans un musée pour la garder, ce serait L’Église d’Auvers-sur-Oise [1890] de Vincent van Gogh. Ce tableau me fait gonfler les narines. Je ne sais pas comment le dire autrement. Les grandes œuvres me font cet effet. C’est le signe que je respire fort, avec les yeux mi-clos. » Admirateur de Dada, l’acteur césarisé pour son rôle lunaire de Thierry dans Le Grand Bain (2018) de Gilles Lellouche aime se plonger dans Jésus-Christ rastaquouère (1920), de Francis Picabia, « un recueil farfelu dont Serge Gainsbourg chantait les louanges [il est la source d’inspiration de la chanson “Lola rastaquouère”]. J’ai d’abord été déçu, je ne l’ai pas compris tout de suite. Mais j’y reviens de temps en temps avec grand plaisir. »

Philippe Catherine, Concert, sans date, crayon et encre noire, publié dans Mes dessins mignonistes, Paris, Hélium 2025. © Philippe Katerine

En 2020, Philippe Katerine renoue avec les arts plastiques qu’il avait délaissés au profit de la musique et invente le « mignonisme », un courant artistique poétique et absurde né pendant le confinement¹. Ses personnages, Monsieur Rose et Monsieur Bleu, sont comme les rejetons des Barbapapas. « Durant la pandémie due au Covid-19, j’étais souvent avec les enfants, évidemment. Comme les concerts étaient annulés, je les rejouais avec des Playmobil. Les personnages n’avaient plus de têtes, parce qu’on n’avait pas le droit de s’embrasser, ni de mains, parce qu’on n’avait pas le droit de se toucher. » Le « mignonisme » est à la fois un monde de tendresse et de violence, de souffrance et de petits bonheurs ; un monde décalé, pop, drôle et subversif qui permet de rendre supportable le pire.

Le projet a depuis pris de l’ampleur. Après Paris, Lille et Montréal, ses sculptures se sont posées dans les rues de New York. Philippe Katerine a aussi présenté à la galerie Taglialatella, à New York, de nouveaux dessins mettant en scène ses bonhommes Rose et Bleu² . « En ce moment, j’essaye d’améliorer mon trait en étudiant le mouvement avec mon ami Luz. Lorsque je vois ses images, je suis révolté ! Ça part dans tous les sens, il a une liberté incroyable. Alors que moi, je galère ! J’ai à peu près le même niveau qu’à 15 ans… » Le dessin serait-il une façon de garder son âme d’enfant ? « Au contraire, quand je prends un crayon, j’ai plutôt l’impression d’exacerber ma lucidité, d’être plus présent dans le monde. Je ne dessine pas pour m’échapper, je dessine pour me soulager. » Chez Philippe Katerine, le dessin est une question d’hygiène.

1. Philippe Katerine, Mignonisme, Paris, Hélium, 2022.

2. «Philippe Katerine. Le Mignonisme», 26 février-26 mars 2026.

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Festival du dessin, 18 avril- 17 mai, Croisière, 65, boulevard Émile-Combes, 13200 Arles.

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