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Le catalogue raisonné de Modigliani par Marc Restellini paraît enfin

L’ouvrage en six volumes comprend 100 œuvres nouvellement authentifiées, mais a retiré 15 pièces jusqu’ici attribuées à l’artiste.

Anna Brady
21 avril 2026
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Marc Restellini avec le catalogue raisonné d'Amedeo Modigliani. Photo Malaïka Marie Jeanne. © Malaikastudio.art

Marc Restellini avec le catalogue raisonné d'Amedeo Modigliani. Photo Malaïka Marie Jeanne. © Malaikastudio.art

Après près de trente ans de recherches, plusieurs batailles judiciaires et quelques menaces de mort, le catalogue raisonné des peintures à l’huile d’Amedeo Modigliani signé Marc Restellini paraît enfin. Il est publié par l’Institut Restellini, fondé par l’historien de l’art et commissaire d’exposition, et diffusé par Yale University Press.

Réparti en six imposants volumes, proposé au prix de 2 251,46 euros sur Amazon en France, l’ouvrage a nécessité trois mois de relecture par tome à une équipe de sept personnes. Il comprend 100 œuvres nouvellement authentifiées, dont la moitié appartient à des musées, et en retire 15 autres, « faute de preuves définitives permettant de les attribuer au seul artiste », ou tout simplement parce qu’elles n’ont pas pu être localisées en vue de leur analyse.

La méthode de Restellini tient de l’expertise forensique : chaque œuvre a été soumise à des analyses scientifiques (spectrométrie, carbone 14, imagerie infrarouge et radiographie), croisées avec des documents d’archives et une analyse stylistique.

« Comme tout catalogue raisonné, ce travail se confronte à l’écart infranchissable entre l’ambition d’une exhaustivité totale et les limites pratiques qui rendent cet objectif presque impossible à atteindre, écrit Restellini en exposant sa méthode dans le premier volume. On sait qu’au moins quinze tableaux existent et auraient pu y figurer, mais, pour diverses raisons, ils n’y ont pas été intégrés. » Restellini ajoute : « Les peintures jugées douteuses dans de précédentes publications faisant autorité ont, pour l’heure, été écartées. »

Pour les œuvres ainsi exclues, les répercussions sur leur valeur peuvent être considérables. Mais, dans un entretien accordé à The Art Newspaper, Marc Restellini souligne que l’absence d’une œuvre dans le catalogue ne signifie pas nécessairement qu’il la considère comme un faux. Et son seul jugement n’a pas valeur d’arbitrage définitif. « Ce n’est pas un travail dans lequel je décide seul de ce qui est bon ou non, explique-t-il. Je ne travaille pas seul, j’ai une équipe. Je reçois simplement l’ensemble des informations qu’elle réunit, scientifiques, historiques, archivistiques, stylistiques. C’est cet ensemble d’éléments qui détermine, en dernier ressort, si un tableau est inclus ou non. Ce n’est pas véritablement une affaire d’opinion. »

Cette distinction est essentielle, souligne Marc Restellini, car lorsqu’il a entrepris ce travail, « on était encore à l’époque du catalogue raisonné établi par l’expert, ce "faiseur de rois" qui disait : celui-ci est bon, celui-là ne l’est pas, sans avoir à se justifier ». Et d’ajouter : « L’authenticité d’un tableau n’est pas une opinion. Un tableau est authentique ou faux. C’est un fait, pas une opinion. »

Marc Restellini mesure parfaitement la charge explosive d’un tel ouvrage. Interrogé par The Art Newspaper en 2012, dans un article rappelant que sa parution, annoncée pour 2006, avait déjà été retardée, il déclarait : « Certaines personnes ne veulent pas que mon catalogue paraisse. Ce sera une bombe atomique. »

Rien d’étonnant à cela. Le monde de Modigliani est depuis longtemps miné par les guerres d’experts, tandis que les faux y pullulent. Mort prématurément en 1920, à l’âge de 35 ans, de la tuberculose, l’artiste n’a laissé ni mémoires, ni inventaires, ni documentation sur son œuvre, pas plus qu’une succession chargée de veiller sur son héritage. Autant de facteurs qui en ont fait un terrain particulièrement propice aux faussaires. Le nombre de faux en circulation est « frappant », écrit Restellini, rappelant que le commerce des contrefaçons a commencé peu après la mort de l’artiste. Le tristement célèbre faussaire Elmyr de Hory fabriquait ainsi des « Modigliani » aux États-Unis dans les années 1950 et 1960, dont beaucoup seraient encore en circulation.

Si les faux abondent, tout comme les procès, c’est aussi parce que les enjeux financiers sont immenses. Deux nus de Modigliani figurent parmi les œuvres les plus chères jamais vendues aux enchères : Nu couché (1917-1918), adjugé 170,4 millions de dollars, frais compris, chez Christie’s en 2015 ; et Nu couché (sur le côté gauche) (1917), vendu 157,2 millions de dollars, frais compris, chez Sotheby’s en 2018.

Nu couché (1919) figure parmi les 421 peintures à l’huile retenues dans le catalogue raisonné d’Amedeo Modigliani. © Marc Restellini / Institut Restellini

Et pourtant, malgré de tels montants, les maisons de ventes et, plus largement, les professionnels du marché de l’art s’en remettaient jusqu’ici à un catalogue raisonné vieux d’un demi-siècle : celui du chercheur italien Ambrogio Ceroni, mis à jour pour la dernière fois en 1972 et dont les lacunes sont connues de longue date. Ceroni n’y avait retenu que les œuvres qu’il avait examinées de visu. Dans le premier volume de son propre catalogue, Marc Restellini se montre sévère à l’égard de cette référence, écrivant que « faute de mieux, les historiens de l’art et les professionnels du marché ont longtemps préféré s’accommoder du moindre mal : le catalogue "incomplet" de Ceroni ». À ses yeux, celui-ci est devenu « véritablement obsolète avec le temps », tandis que le nombre de Modigliani reconnus serait resté comme « figé » aux 337 œuvres admises par Ceroni. Le catalogue de Marc Restellini en recense, lui, 421, auxquelles s’ajoutent trois addenda.

C’est le marchand parisien Daniel Wildenstein qui, à la fin des années 1990, a convaincu Marc Restellini d’entreprendre un nouveau catalogue raisonné de Modigliani. « J’étais réticent, parce que je savais que ce ne serait pas facile et que la tâche serait immense, en rit-il aujourd’hui. Je ne m’étais pas trompé. » En 1997, Restellini accepte finalement, Wildenstein mettant à sa disposition des financements ainsi qu’un bureau à l’Institut Wildenstein, à Paris. Après la mort de Daniel Wildenstein, en 2001, Marc Restellini y est resté jusqu’en 2015, avant de transférer ses recherches dans son propre Institut Restellini. Celui-ci finance depuis le projet grâce aux honoraires perçus pour les expertises d’authentification et pour l’organisation d’expositions dans le monde.

La première étape a consisté à établir une base de données de résultats scientifiques à partir d’un ensemble d’œuvres authentiques faisant office de « corpus étalon ». Restellini a pu le constituer en travaillant sur les collections de Jonas Netter et de Paul Alexandre, deux collectionneurs essentiels dans l’histoire de Modigliani, qui avaient acheté des œuvres directement à l’artiste. Ces tableaux ont également servi de fondement aux comparaisons stylistiques. Depuis 1997, écrit Restellini, « chaque peinture retenue pour ce catalogue raisonné a été soumise à la même méthodologie : une triple évaluation (documentaire, stylistique et scientifique) rapportée au corpus étalon ». « Les résultats de cette triple expertise ont ensuite été interprétés et affinés à la lumière de mon œil de connaisseur, afin de trancher lorsque les conclusions se révélaient contradictoires ou que les données restaient incomplètes », précise-t-il.

Le chemin vers la publication a été chaotique dès l’origine, et Marc Restellini a suscité de nombreuses controverses : menaces de mort après avoir refusé d’authentifier certaines œuvres, querelles avec d’autres experts, multiples actions en justice.

Le savoir, c’est le pouvoir, plus encore lorsqu’il peut faire ou défaire la valeur d’une œuvre. C’est tout l’enjeu de l’action intentée par Marc Restellini en 2020 contre le Wildenstein Plattner Institute (WPI), organisme américain distinct de l’Institut Wildenstein (WI), mais auquel les archives de ce dernier, y compris le dossier Modigliani, ont été transférées en 2017. Restellini accusait le WPI de retenir ses recherches « en otage ». Le WPI, qui menaçait de publier gratuitement ces travaux en ligne, rétorquait pour sa part que Restellini « espère se constituer un monopole sur les informations historiques relatives à Modigliani, qu’il entend ensuite exploiter à son profit maximal ». En 2021, un juge a rejeté la demande reconventionnelle du WPI, qui accusait Restellini de violation du droit d’auteur. Les deux parties ont finalement trouvé un accord, permettant à Marc Restellini de récupérer ses recherches.

Interrogé par The Art Newspaper, Marc Restellini explique que certaines des œuvres écartées n’ont tout simplement pas pu être retrouvées : « C’était là notre principale difficulté. Il y a très peu de tableaux, deux au maximum, qui posent véritablement problème. » Mais, il se refuse à les nommer.

Restellini ne veut pas non plus entrer dans le détail concernant des tableaux qu’il n’a pas pu retrouver. « Nous savons qu’ils ont existé, mais nous ignorons ce qu’ils sont devenus : peut-être ont-ils été volés, ou détruits, explique-t-il. Nous devons faire preuve d’une extrême prudence. Nous ne reproduisons pas dans les catalogues les anciennes photographies, le plus souvent en noir et blanc, de ces tableaux disparus, car on a déjà vu par le passé des faussaires s’appuyer sur de vieux clichés noir et blanc pour les copier. »

L’une des œuvres écartées, Portrait de Beatrice Hastings assise (1915), avait été citée par Restellini dans le cadre de l’action intentée en 2020 contre le WPI, afin de souligner les limites du catalogue de Ceroni, qui l’avait retenue. Selon lui, le tableau aurait été sensiblement remanié entre son exécution, en 1915, et sa première réapparition sur le marché chez Christie’s en 1997 (où il a de nouveau été vendu en 2019) sans que Ceroni n’en fasse état. « J’ai demandé à examiner le tableau, mais cela m’a été refusé, dit Restellini. Tout ce que nous savons, c’est que jusqu’en 1957 il se présentait dans son état d’origine, puis que, soudain, il a changé : il a été achevé. Je ne dis pas qu’il s’agit d’un faux, mais si les propriétaires ne me donnent pas accès à l’œuvre, il est impossible de savoir ce qui lui est arrivée. »

L’an prochain, chez Pace à New York, Marc Restellini proposera une exposition réunissant des peintures conservées dans des collections muséales, absentes du catalogue de Ceroni mais admises dans le sien. Cette exposition s’inscrit dans une collaboration plus large avec la galerie, avec laquelle il organise également, à New York, un symposium sur les catalogues raisonnés prévu ce 30 avril 2026 sous le titre « Reimagining the catalogue raisonné ».

Marc Restellini pense-t-il pour autant que son ouvrage est appelé à supplanter celui de Ceroni comme catalogue raisonné de référence pour Modigliani ? « Ce n’est pas à moi d’en juger. Ce que je peux dire, c’est que j’ai fait de mon mieux pour établir le meilleur catalogue possible, selon une méthodologie à laquelle je crois et que je défendrai », déclare-t-il avant de marquer une pause : « Nous avons employé la meilleure méthode possible pour nous assurer, autant que possible, qu’il n’y a pas de faux dans ce catalogue. C’est tout ce que je peux dire. »

Prochaine étape pour Restellini : les dessins de Modigliani, un champ plus miné encore par les faux.

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