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La galerie Wildenstein au cœur d’un litige autour d’une œuvre de Monet

Plusieurs tableaux de l’artiste sont au centre d’un échange réalisé entre la galerie et des héritiers de la famille de Léon Monet, le frère du peintre. Mais aujourd’hui, la transaction pourrait être remise en cause, l’une des œuvres faisant l’objet d’un litige. Une audience est prévue cette semaine au Tribunal judiciaire de Rouen.

Alexandre Crochet
23 mars 2026
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Claude Monet, Marine, Amsterdam, 1974, photo prise avant l'échange entre la galerie Wildenstein et les descendants du frère de Monet. Photo : D.R.

Claude Monet, Marine, Amsterdam, 1974, photo prise avant l'échange entre la galerie Wildenstein et les descendants du frère de Monet. Photo : D.R.

L’histoire remonte aux années 1980. En préparant une deuxième édition du catalogue raisonné de Claude Monet, qui sera finalement publié en plusieurs volumes en 1996 avec les éditions Taschen, Daniel Wildenstein découvre, en se rapprochant des descendants du père de l’impressionniste, le tableau Adolphe Monet lisant dans un jardin. Cette œuvre de jeunesse très importante, datant de 1867, a été peinte par l’artiste à l’âge de 26 ans et représente son propre père. Tout à la fois historique et familiale, la toile était restée dans la descendance du frère du peintre, Léon Monet (1836-1917). Ce dernier, industriel, dirige une usine de couleurs du côté de Rouen. En 2023, le musée du Luxembourg, à Paris, avait remis en lumière cette figure longtemps restée dans l’ombre de son illustre frère.

C’est peu dire que Daniel Wildenstein s’intéresse à ce tableau. Pendant vingt ans, il courtise la famille, vient la chercher en limousine pour l’emmener déjeuner dans des tables réputées, écrit chaque année aux descendants, fait même intercéder des tiers pour les convaincre de lui vendre la peinture. Mais rien n’y fait, et le grand marchand meurt en 2001 sans avoir pu acquérir le tableau. Quelques années passent. Vieillissant, le propriétaire de l’œuvre, dont il a hérité de sa mère, s’interroge : ne devrait-il pas enfin vendre le tableau, sinon il sera sans doute plus compliqué pour ses deux enfants de le céder après son décès ? Il contacte alors Guy Wildenstein, l'un des fils de Daniel. « Je veux organiser ma succession, et suis désormais prêt à vous céder le tableau », lui dit-il en substance. Son interlocuteur lui propose alors en échange une somme d’argent complétée par plusieurs peintures qu’il pourra choisir. En 2004, le deal est conclu, pour une somme totale de 4,5 millions d’euros.

Claude Monet, Adolphe Monet lisant dans le jardin du Coteau à Sainte-Adresse, 1867. Photo : Wikimedia

Ce sont 22 œuvres qui sont alors proposées par Daniel Wildenstein, dont 8 ont été présélectionnées par le marchand et présentées à Paris à l’héritier du frère de Claude Monet. Lequel en retient cinq, estimées à 4 millions d’euros. Il s’agit en premier lieu d’une autre toile de Claude Monet, Marine, Amsterdam, de 1874 (estimée à 3 millions de dollars, soit 2,5 millions d’euros). Mais aussi d’une huile de Pierre Bonnard, Effet de neige, vers 1904, et estimée à 400 000 dollars ; Vue de Le Brusc près d’Agay par Armand Guillaumin, vers 1911, évaluée à 75 000 dollars ; d’une huile signée Albert Lebourg dépeignant les environs de Paris, pour 60 000 dollars ; et enfin d’une toile d’Alfred Sisley, La Seine à Paris et le Pont de Grenelle, de 1870, évaluée tout de même à 1,2 million de dollars. Le Sisley sera revendu par Christie’s en 2017. Le tableau Adolphe Monet lisant dans un jardin sera ensuite exposé à la galerie Wildenstein en 2007 à New York. « Comment a-t-il pu obtenir si facilement un certificat d’exportation ? », s’interroge un acteur du dossier.

Deux ans plus tard, l’épouse du propriétaire du tableau, devenu veuve, décide avec ses enfants de se séparer du Monet intitulé Marine, Amsterdam. C’est à nouveau vers Christie’s que la famille se tourne, en vue de le vendre aux enchères ou de gré à gré. Et c’est à ce moment-là que les problèmes commencent. D’après les documents que nous avons pu consulter, la maison de ventes l’estime prudemment entre 1 et 1,5 million d’euros. Elle recommande aussi de faire nettoyer le tableau, recouvert d’un épais vernis jaune, par un restaurateur professionnel, de surcroît expert auprès des cours administratives d’appel de Paris et de Versailles. Le 30 mars 2020, celui-ci remet un rapport d’expertise en forme de coup de tonnerre. Il conclut que la peinture n’a pas été rentoilée, comme il était imaginé, mais… transposée de toile sur toile. Ce qui implique que la toile originelle a disparu !

Informé de ces conclusions par la famille du vendeur, Guy Wildenstein, après avoir été empêché de se déplacer en personne par le confinement lors de la crise du Covid-19, diligente de son côté un rapport d’expertise auprès d’une spécialiste de l’Institut d’Art Conservation et Couleur à Paris. Laquelle juge que l’altération de l’œuvre serait postérieure à 2004, donc à la cession du tableau par Wildenstein au descendant du frère de Claude Monet. De surcroît, elle estime que le restaurateur mandaté par Christie’s serait allé trop loin dans son travail de nettoyage, mais aussi que de possibles mauvaises conditions de conservation après 2012 pourraient expliquer les « transformations » du tableau…

Ces conclusions ne suscitant guère l’adhésion de la vendeuse, l’affaire prend, en 2020, une tournure judiciaire et donne lieu à une expertise. S’ensuivent deux ans d’analyses approfondies, tant sur le tableau lui-même que sur la documentation notamment conservée dans les archives Wildenstein ou via le premier catalogue raisonné de Claude Monet établi par Daniel Wildenstein en 1974. Les conclusions de l’expertise judiciaire vont dans le même sens que la toute première expertise réalisée lors du nettoyage demandé par Christie’s. Cette première expertise assurait que « la peinture a été transposée anciennement à la colle de pâte sans doute en raison d’un accident survenu en cours de rentoilage. Cela signifie que la toile originale a disparu au cours de cette opération ». Et cette même expertise de poursuivre : « La transposition est à l’origine de multiples et graves accidents : pertes de l’ensemble de l’épaisseur de la matière, enduits compris, le long des bords et de manière ponctuelle sur toute la surface ».

Ces observations sont confirmées par le rapport d’expertise judiciaire de mai 2024, qui s’appuie sur un examen scientifique très poussé. Selon ce rapport, « l’œuvre ne possède plus sa toile d’origine. Sa valeur en est largement réduite ». Ainsi, la valeur, estimée à 3 millions de dollars lors de l’échange, serait donc « erronée ».

La société Wildenstein & Co pouvait-elle vraiment ignorer ces détails techniques majeurs au moment de l’échange avec les descendants de la famille Monet ? C’est peu probable, selon le rapport judiciaire de 2024, qui estime que Wildenstein « ne pouvait ignorer que d’importants travaux de rénovation incluant l’élimination de la toile d’origine avaient eu lieu ». Et de noter qu’aucun rapport de condition n’a été établi lors de l’échange de l’œuvre entre Wildenstein et l’héritier de Léon Monet. D’ailleurs, quatre ans après l’année probable de son acquisition par Wildenstein & Co, le tableau est vendu à Nathan Bernstein, lequel, « pour une raison inconnue », note le rapport judiciaire, retournera l’œuvre à la galerie en 1999.

Pour autant, la société Wildenstein est-elle à l’origine de cette transposition sur une autre toile, et donc des altérations qui lui sont consécutives ? Rien ne permet de l’affirmer. Des différences picturales sont en effet visibles entre la première photo disponible en noir et blanc prise par le marchand Durand-Ruel en 1892 et la photo de 1957 datant du moment de l’exposition du tableau à Édimbourg puis à la Tate Gallery à Londres. En outre, toujours en comparant ces deux documents, la signature a changé… Or, le tableau est visiblement déjà entre les mains de la galerie Wildenstein en 1974. Les conclusions du rapport d’expertise judiciaires exonèrent la société Wildenstein & Co, notant que l’intervention remonte à plus de trente ans, soit antérieurement.

Sur la base de l’expertise judiciaire, une procédure pour vice du consentement et donc pouvant conduire à la nullité de la transaction a été introduite en octobre 2024 devant le Tribunal judiciaire de Rouen. « La toile du tableau a disparu. Lors de l’échange, celui qui a reçu l’œuvre n’était pas au courant. C’est donc une erreur sur une qualité essentielle du tableau, et donc un vice de consentement », nous déclare l’avocate Corinne Hershkovitch, qui représente la veuve. Contacté à de multiples reprises, l’avocat des Wildenstein, Philippe Plantade, n’a pas répondu à nos courriels ni à nos appels.

Récemment, lors d’une audience au Tribunal judiciaire de Rouen, ce dernier a contesté la compétence territoriale de ce tribunal, et demandé un renvoi au 26 mars. La suite ? Si le vice de consentement est finalement reconnu par le tribunal, il pourrait conduire à un accord amiable concernant le tableau litigieux. La nouvelle génération Wildenstein, les enfants de Guy, désormais très impliqués à la galerie, seraient-ils plus flexibles et désireux de solder cette affaire ?

En réalité, un accord amiable aurait déjà pu être conclu depuis longtemps, évitant toute cette procédure. Par ricochet, c’est désormais tout l’accord d’échange qui pourrait être remis en cause, et donc jusqu’à la cession du tableau Adolphe Monet lisant dans un jardin. Or, celui-ci a depuis été revendu par la galerie Wildenstein, et prêté au Metropolitan Museum of Art de New York par son actuel propriétaire. Qui n’est autre, selon le New York Times, que Larry Ellison, le cofondateur de l’entreprise de la tech Oracle, l’un des hommes les plus riches du monde…

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