Autodidacte, ce qui lui confère une indépendance totale par rapport aux goûts du jour, aux modes successives ou à la pression du marché, Jean Marchetti s’est fait une véritable place dans le milieu culturel belge, à l’instar de quelques autres de sa génération. Comme l’explique ce fils et petit-fils de mineurs d’origine italienne : « Malgré notre condition d’immigrés, nous avons gardé notre sensibilité italienne qui est avant tout marquée par l’amour de l’art, qu’il s’agisse de chant ou des arts en général. Je pense que c’est une spécificité très italienne que, malgré l’immigration, l’art ait tant d’importance. Tous ces éléments ont joué un rôle [majeur] pour moi. »
Situé dans une rue sans âme, malgré son nom d’Hôtel-des-Monnaies, mais opérant la jonction entre le quartier branché du Parvis de Saint-Gilles et celui de l’avenue Louise avec ses nombreuses galeries, le Salon d’art a su fidéliser son public. Celui-ci se presse les lundis de vernissage, jour pour le moins inusité, mais qui correspond à la fermeture hebdomadaire du salon de coiffure. Jean Marchetti est ainsi le premier à entamer la saison des expositions bruxelloises, puisqu’il ouvre dès le premier lundi suivant le 15 août. Atypique donc, car cette première exposition est souvent consacrée à un photographe, le seul présenté de toute l’année. Y ont été programmés entre autres Pierre Cordier, Marc Trivier, Toni Catany, Felten-Massinger, Hugues de Wurstemberger, Michel Vanden Eeckhoudt, Pierre Radisic ou encore André Villers.
Le parcours d’un équilibriste
Tant au niveau des artistes qu’il soutient dans sa galerie que des auteurs qu’il publie – car il est aussi éditeur d’art et de littérature sous le nom de La Pierre d’Alun –, Jean Marchetti a développé un vaste réseau entre la Belgique et la France, dont les figures historiques sont Roland Topor et Pierre Alechinsky. Le premier lui a offert le dessin en noir et blanc qui fait office d’enseigne au salon de coiffure et représente l’arrière de la tête d’un homme aux cheveux noirs qu’un peigne blanc fiché dans le crâne divise en deux, le cuir chevelu d’un côté, tellement labouré de l’autre qu’il laisse apparaître le cerveau. Le second est le créateur du logo de sa maison d’édition, sollicité de la façon suivante : « J’ai demandé à Pierre Alechinsky de dessiner mon logo. Je lui ai dit que cette requête devait être facile à satisfaire, puisque ses initiales PA étaient les mêmes que celles de ma maison d’édition La Pierre d’Alun. Il était coincé ! »
Peinture figurative surtout, abstraite parfois, dessin, gravure et photographie font les beaux jours d’une programmation des plus éclectiques, Jean Marchetti se refusant à tout esprit de chapelle. Le Salon d’art a autant défendu les héritiers du surréalisme que les proches du mouvement Panique, souvent qualifiés d’actionnistes – parmi lesquels, outre Roland Topor, le dramaturge Fernando Arrabal, l’écrivain belge Jacques Sternberg, l’auteur de science-fiction français André Ruellan ou encore l’artiste Olivier O. Olivier, Français également. Tous ont cultivé l’esprit de panique, lequel s’abstenait de définir un programme, considéré néanmoins comme « suffisamment flou pour ne pas être acculé à le suivre ». Cette devise peut aisément être appliquée au Salon d’art, Jean Marchetti revendiquant à son tour « ne pas vouloir être prisonnier d’une catégorie ou d’un style ». « Mon processus de sélection est diversifié, explique-t-il. J’essaie d’explorer un champ assez large [...]. Je développe un fil conducteur mais sans stratégie. Je suis un équilibriste qui tisse son fil au fur et à mesure. »
Ainsi, malgré l’hétérogénéité des disciplines et des genres présentés, des affinités ont fini par se créer au sein d’une programmation qui, au fil des ans, offre paradoxalement une certaine cohérence, sans exclure pour autant les surprises, si l’on s’en tient à ses critères généraux. Aux débuts du Salon d’art ont été accrochées aux cimaises des œuvres de Dado et d’Alfred Hofkunst, suivies par celles d’Antonio Seguí, Pat Andrea, Jan Voss, Lionel Vinche, Camille De Taeye, Jiří Kolář, Stéphane Mandelbaum, Eduardo Arroyo, Paul Cox, Alexandre Hollan, Philippe Vandenberg, Yves Zurstrassen, Philippe Favier, etc.
Un des critères du maître des lieux est de ne travailler qu’avec des artistes et des auteurs vivants, car le contact avec ces derniers comme avec les visiteurs lui est primordial. « Je suis une courroie de transmission entre les artistes et les spectateurs, affirme-t-il. Je l’explique aux artistes qui exposent chez moi : « Lorsque vous n’êtes pas là, je deviens votre ambassadeur. » Puis de poursuivre : « Pour cela, je dois avoir une compréhension totale de l’œuvre, sinon je ne vois pas l’intérêt. Je cherche des affinités, car je dois réussir à me projeter pour pouvoir transmettre ; c’est indispensable. »
Il y a aussi chez Jean Marchetti une étonnante capacité à créer des accrochages en tension constante, la relative exiguïté des lieux se transformant en atout pour immerger le visiteur dans l’œuvre de l’artiste, conciliant densité et clarté. Nombre d’entre eux ont fait date, comme celui consacré en 2024 à Jacques Charlier sous le titre de « La Raie des mots », probablement l’une des expositions du Liégeois parmi les plus réussies en galerie.
Il n’y a de mots sans images
La création de la maison d’édition La Pierre d’Alun date de 1982, année de l’emménagement de l’enseigne dans un espace plus grand, quelques numéros plus loin. Dans son approche du livre, Jean Marchetti se distingue également de ses confrères par les duos qu’il imagine où priment les mots : « Lorsque je sollicite un auteur et qu’il me remet son texte, je vois souvent rapidement avec qui je vais pouvoir l’associer. J’aime beaucoup moins l’inverse, car le texte risque alors de devenir descriptif, l’auteur n’arrivant pas à se détacher de l’image. » Parmi celles et ceux qu’il a publiés, citons Louis Scutenaire, Tom Gutt, André Blavier, Marcel Mariën, Max Loreau, Joyce Mansour, Joseph Noiret, Jean Dypréau, Patrick Roegiers, Gilbert Lascault, Jean-Baptiste Baronian ou encore Jean Guiraud.
La maison d’édition possède deux collections principales. La première, « La Pierre d’Alun », associe textes et images inédits d’auteurs et d’artistes qui n’avaient jamais travaillé l’un avec l’autre. Elle compte aujourd’hui soixante-six titres. La seconde, « La Petite Pierre », née en 1988, est forte de soixante-deux parutions.
Pour la première fois dans l’histoire des éditions, l’ensemble des livres est donné à voir à l’étage du Centre de la gravure et de l’image imprimée, à La Louvière ; le rez-de-chaussée met quant à lui à l’honneur les œuvres d’une sélection d’artistes ayant exposé au Salon d’art.
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«Jean Marchetti, coiffeur, galeriste, éditeur. 50 ans d’images et mots», 11 avril-30 août 2026, Centre de la gravure et de l’image imprimée, 10, rue des Amours, 7100 La Louvière.



