Comment le béton armé est-il devenu la « norme » de la construction ?
L’usage du béton armé a débuté il y a plus d’un siècle, mais c’est après la Seconde Guerre mondiale, avec l’essor de la construction, que l’on s’est rendu compte que l’on pouvait tirer profit très vite de ce matériau. Les entreprises du BTP qui le commercialisaient ont alors, de fait, instauré une nouvelle manière de bâtir. La standardisation était, à l’époque, synonyme de modernité. Tout a été standardisé, y compris l’acte de construire. Le béton armé s’est imposé, car il permettait de bâtir en peu de temps, donc d’obtenir une rentabilité très rapide.
Contrairement à ce que distillait la propagande moderniste, le béton armé est loin d’être impérissable...
De nombreux parallèles peuvent être faits avec le plastique. À l’époque, ce dernier était un symbole de progrès, LA solution miracle. On l’utilisait partout et pour tout. Ce n’est pas du tout le cas du béton armé. Il n’est pas adapté aux fortes chaleurs ni aux climats rudes, comme à la montagne. Les armatures en acier se corrodent. Le béton pose également problème en ville où la pollution de l’air provoque des réactions chimiques. Bref, il n’est pas éternel, a fortiori si l’on ne l’entretient pas. Le bâti vernaculaire, lui, a toujours été entretenu. On reprend des enduits, on refait une toiture, etc. On a considéré que ce n’était pas nécessaire pour le béton armé. Ce non-entretien permet aujourd’hui de justifier des destructions de bâtiments dits « indignes » ou « dégradés ».
Pour faire du béton, il faut de l’eau, du sable, des granulats et du ciment. À vous lire, il semble que chaque étape de la chaîne industrielle du béton génère une conséquence néfaste, à commencer par l’extraction des granulats.
Tout est un problème de quantité. On ne se rend pas compte de ce que représente l’extraction de granulat ou de sable sur la planète. On en extrait 7 tonnes par personne et par an, soit neuf fois plus que de pétrole. C’est gigantesque. On retire beaucoup plus des sols que ce qu’ils peuvent offrir et, surtout, régénérer. Outre ces quantités extraites, il y a les quantités mises en œuvre. Chaque seconde, dans le monde, sont coulées 150 tonnes de béton. L’ingrédient le plus problématique est le ciment. Il ne représente que 11 % du volume, mais son impact carbone est de 89 %, soit 8 % des émissions globales de CO2, trois fois plus que le transport aérien. Ces quatre-vingts dernières années ont été fabriqués 9 milliards de tonnes de plastique. Le béton, ce sont 6 milliards de tonnes par an.
Qu’en est-il de l’artificialisation des sols ?
Dans mon livre, je parle beaucoup des sols, car ils sont notre bien commun. Leur bétonisation est un phénomène catastrophique, responsable de 50 % des extinctions d’espèces animales. En Europe, cette artificialisation correspond à 600 terrains de foot par jour. En France, ce sont 5 terrains de foot par heure, soit 24 000 hectares par an, l’équivalent de la surface du département du Val-de-Marne. Plus de 70 % des sols artificialisés sont imperméables, la porosité est annihilée. Or, il n’y a pas de liens de cause à effet directs entre la démographie, nos besoins et cet étalage de béton à outrance. Les terres artificielles ont augmenté de 70 % depuis 1980, alors que la croissance de la population n’a été que de 19 %. Selon les prévisions, la démographie, dans les années à venir, va stagner, voire devrait ralentir. En 2022, 380 000 logements ont été construits, alors que seuls 250 000 ménages étaient en demande. Il y a, en outre, en France, 9 millions de mètres carrés de bureaux vides, dont la moitié en Île-de-France.
Où en est le fameux « objectif ZAN », ou zéro artificialisation nette des sols, inscrit, en 2021, dans la loi Climat et résilience, qui consiste à réduire l’artificialisation de 50 % d’ici à 2031 puis complètement à partir de 2050 ?
On est très loin des objectifs annoncés, car il y a eu, ces dernières années, un grand détricotage et un vrai retour en arrière : d’abord parce qu’il existe une incapacité à évaluer le taux réel d’artificialisation, ensuite parce que les exceptions à la règle s’accumulent. Certains départements, comme la Corse, l’Île-de-France ou des Territoires ultramarins, échappent à cet objectif ZAN. Pire, les 424 projets d’envergures nationale et européenne – grandes infrastructures, centrales nucléaires... – validés en 2024 par l’État n’y sont pas comptabilisés. Ce sont 12 000 hectares de sol qui seront bétonnés d’ici à la fin 2030 et sur lesquels on pourra faire ce que l’on veut, sans aucune contrainte ni étude d’impact. C’est démentiel !

Léa Hobson, Désarmer le béton, ré-habiter la terre, Paris, Zones/ La Découverte, 2025, 208 pages, 20 euros.
Vous n’y allez pas par quatre chemins lorsque vous dites que « le béton est une arme de destruction massive du vivant »...
Parce que c’est le cas, tant au sens métaphorique qu’au sens littéral. Les sols représentent la plus grande partie de ce qui constitue l’alimentation, la nôtre comprise. Le vivant, c’est aussi le corps humain. Cette industrie a un impact non seulement sur celui des travailleurs et travailleuses du secteur, celui des habitants et habitantes, mais également d’un point de vue social. Nos modes de vie ont changé avec le béton ou, plus exactement, à cause de lui. L’impact environnemental est considérable : l’industrie de la construction représente 39 % des émissions mondiales de CO2. Les ravages sont sanitaires, écologiques et sociaux. On fait face à la fois à un pillage des ressources, à une altération irréversible des milieux et à une menace pour la biodiversité.
Comment démanteler ce système destructeur ou « désarmer le béton », comme l’intime le titre de votre ouvrage ?
Par la décroissance. La question est : comment bâtir une économie de la décroissance ? À la fois par la rénovation et par la formation. L’industrie du BTP a fragmenté les territoires et les acteurs. Pour elle, moins il y a de liens, mieux c’est. L’acte de construire est à repenser entièrement. Il faut reconsidérer une architecture qui prend soin et qui répare. Dans mon livre, je parle d’« alliances ». L’idée est de retisser des liens entre toutes les parties prenantes d’un projet – concepteurs, artisans, militants – et de s’intéresser aussi à la question des savoir-faire. La formation à ces métiers est, pour l’heure, encore aux mains des industriels. Comment s’en défaire ? On ne veut plus d’une étude d’impact réalisée par un promoteur ou un cimentier. Je m’adresse fortement aux architectes ainsi qu’aux associations et collectifs qui luttent par leur engagement sur le territoire. Il y a urgence à s’opposer aux pratiques des lobbies du béton.
Comme le proposait, en 2021, dans son « moratoire global sur la construction neuve », l’architecte Charlotte Malterre- Barthes, enseignante à l’École polytechnique fédérale de Lausanne, faut-il tout simplement... arrêter de construire ?
Je pense que oui. En France en tout cas, ce qui n’est pas forcément le cas pour d’autres pays, on pourrait stopper drastiquement la construction neuve. Pourquoi continuer à construire, alors qu’il y a déjà quantités de bâtiments vacants ? Sur la question du logement, l’investissement devrait être mis sur la réquisition d’immeubles vides et sur leur transformation. Lorsque nous prônons la décroissance, les industriels nous opposent aussitôt la problématique de l’emploi. Mais la rénovation pourrait recruter tout autant que la construction. Une étude menée en Suisse a montré qu’il ne faudrait que douze ans pour réhabiliter l’ensemble du parc immobilier helvète si l’on investissait en ce sens, alors que sans cet investissement, cela prendrait un siècle. En France, il y a 4 millions de « passoires thermiques ». Les pouvoirs publics sont dans un déni total quant à la rénovation du parc immobilier. Or, c’est LA priorité...
Comment concevoir une architecture non extractiviste ?
Très clairement, en ne démolissant pas ! C’est à nous, architectes, d’engager notre responsabilité quant à la construction ou non d’un édifice. En discutant avec des maires, j’ai constaté que, dans les communes, il manque des professionnels pour les accompagner dans leurs projets. Aux architectes de s’atteler à cette tâche. Je lis beaucoup de textes sur le biorégionalisme. Agir dans un contexte local permet de réduire l’impact environnemental. Les architectes ne devraient plus avoir le droit de réaliser des programmes à 3 000 kilomètres de leur agence, des Jean Nouvel qui construisent au Qatar... L’idée est de s’inscrire dans un territoire, d’en utiliser ses ressources et ses modes constructifs. Tout architecte qui intervient sur un territoire devrait commencer par bien le connaître.
Un ou une architecte peut-il ou elle être activiste ?
Totalement ! Je milite de façon active pour des causes, et nombre d’architectes font de même. L’architecture est une profession où l’on est obligé de « copiner » avec les politiques, car ce sont eux qui délivrent ou non un permis de construire. Paradoxalement, c’est une profession très dépolitisée. Il est grand temps que les architectes aient une pratique plus engagée.
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Léa Hobson, Désarmer le béton, ré-habiter la terre, Paris, Zones/ La Découverte, 2025, 208 pages, 20 euros.



