Au premier étage de la galerie Eric Coatalem, la succession de salles consacrées aux dessins des Tiepolo dégage une impression de liberté. Giambattista en est l’initiateur. Chez lui, l’invention circule avec une aisance presque insolente. Le trait se déploie en mouvements vifs, porté par un lavis fluide qui modèle les figures sans les contraindre par le contour. L’économie de moyens frappe : une ombre déposée par un pinceau rapide, une savante alternance de lavis et de réserves. Dans La Fuite en Égypte, La Déposition du Christ ou encore le Martyre de sainte Théodora, le papier lui-même, en contrepoint des touches d’encre, sculpte les corps, traverse les draperies, irradie les visages – jusqu’à faire croire à des rehauts de blanc. Dans le catalogue de l’exposition, le spécialiste Denis Thon décrit ces trois étapes de création : « d’abord un schéma général dessiné à la pierre noire, puis un croquis à la plume et à l’encre, et enfin le lavis en deux nuances et intensités de tons. » Parmi la cinquantaine de feuilles exposées, plusieurs de Giambattista témoignent de cette virtuosité. Cinq d’entre elles, particulièrement remarquables, proviennent de l’un des albums les plus célèbres du maître, celui qu’avait constitué l’aristocrate russe Alexis Orloff et qui fut dispersé à Paris en 1920. Ces feuilles comptent parmi les plus précieuses survivances de l’imagination graphique de Giambattista Tiepolo.
Face à la liberté du père, Giandomenico Tiepolo, le fils ainé, affirme un dessin en apparence plus construit. Comme le remarque Éric Coatalem, ses figures sont davantage cernées, plus fermement contenues par le trait. Le monde y prend un tour plus narratif. Giandomenico emprunte parfois à l’imagination de son père certains motifs, telle la Fuite en Égypte, mais il les traduit dans une écriture plus définie.
Sa propre invention, Giandomenico l’exprime pleinement dans sa fameuse série des Polichinelles, l’un des ensembles les plus fascinants et les plus étranges de la fin du XVIIIᵉ siècle. Sans commanditaire, mû par sa seule inspiration, il donne naissance à 104 dessins : des scènes envahies de Polichinelles rejouant la comédie humaine. Derrière le burlesque – héros vénitiens qui apprennent à marcher, qui se divertissent, s’affairent dans un marché aux légumes ou se préparent à se marier – se déploie une forme d’inquiétude. Les Polichinelles de Giandomenico vivent, conspirent, se querellent, rêvent dans des silhouettes grotesques et mélancoliques. Dix de ces dessins sont réunis dans la salle octogonale de la galerie, un dispositif qui en accentue l’effet théâtral.

Lorenzo Tiepolo, Tête d’un jeune homme la main devant le visage, pierre noire et sanguine, H. 380 mm ; L. 280 mm. Courtesy Galerie Eric Coatalem, Paris
Le troisième membre de la dynastie, Lorenzo Tiepolo, frère cadet de Giandomenico, montre quant à lui une personnalité plus discrète mais parfaitement distincte. Fidèle à la pierre noire et à la sanguine, il excelle dans le portrait comme en témoigne l’une des rares œuvres de l’exposition mises en vente – et aussitôt acquise : le sublime visage d’un jeune homme, partiellement dissimulé par sa main posée sur le front. Preuve encore que chaque Tiepolo possède sa propre voix.
C’est là l’une des réussites de cette exposition : révéler une famille d’artistes sans jamais réduire leurs œuvres à un simple héritage stylistique. Quelques peintures complètent ce parcours graphique : trois remarquables portraits de philosophes rappellent la puissance picturale de Giandomenico. Jusqu’au 3 avril, ces œuvres lumineuses, prêtées par des propriétaires américains ou européens, composent à la Galerie Coatalem un théâtre graphique, où chaque Tiepolo joue sa propre scène.
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« Les Tiepolo dans les collections privées », jusqu’au 3 avril 2026, Galerie Eric Coatalem, 93 rue du Faubourg Saint-Honoré, 75008 Paris




