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Tracey Emin : « J'ai accompli davantage de choses ces cinq dernières années que durant tout le reste de ma vie »

La Tate Modern, à Londres, consacre la plus importante rétrospective jamais organisée à l’une des artistes britanniques les plus en vue, laquelle n’a jamais reculé devant la mise à nu des aspects les plus intimes, et parfois traumatiques, de sa vie personnelle.

Propos recueillis par Louisa Buck
17 mars 2026
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Tracy Emin à la Tate Modern, Londres, 2026. Courtesy de la Tate. Photo Yili Liu

Tracy Emin à la Tate Modern, Londres, 2026. Courtesy de la Tate. Photo Yili Liu

Pourquoi avoir intitulé votre exposition à la Tate Modern « A Second Life » ?

Pendant longtemps, l’exposition n’a pas eu de titre, et ce n’est que lorsque j’ai trouvé « A Second Life » que nous avons réellement pu lui donner sa forme. Nous répétions des formules comme « œuvres anciennes, œuvres nouvelles, avant et après », et j’ai compris que le véritable « avant et après » de ma vie, c’était avant et après le cancer. Ma vie a changé de manière si radicale depuis la maladie ! Elle est tellement meilleure, bien plus heureuse et plus épanouissante. Je me demande souvent : « Si j’avais eu le choix et su ce qui allait m’arriver, aurais-je accepté le cancer pour vivre ensuite cette vie merveilleuse, incroyable que j’ai aujourd’hui ? » Même lorsque je suis triste ou malheureuse, je ne le suis jamais autant qu’autrefois. Je peux corriger les choses, les remettre en ordre. J’ai toujours eu en moi une forme de nihilisme, depuis l’enfance. Puis, je me suis retrouvée face à ce mur qu’est la mort et me suis posé cette question : « Est-ce vraiment ce que je veux ? » J’ai su que non, ce n’était pas ce que je voulais, au contraire, je voulais vivre ! Et si je veux vivre, quel en est l’intérêt si ce n’est pour accomplir quelque chose ?

Vous avez assurément accompli quantité de choses depuis 2020. Outre les œuvres réalisées, vous êtes revenue vous installer définitivement à Margate, dans le Kent, pour monter la Tracey Emin Artist Residency, une école d’art gratuite fondée sur le travail en atelier, ainsi que nombre d’autres initiatives dans la ville.

J’ai accompli davantage de choses ces cinq dernières années que durant tout le reste de ma vie. Mais je ne me suis pas dit : « Si je m’en sors, j’ouvrirai une école d’art et je créerai un véritable pôle artistique dans la ville où j’ai grandi. » Tout cela est venu après, avec la joie d’être en vie. J’ai le sentiment que l’on m’a offert une seconde chance. On m’avait donné six mois à vivre… Ma rémission, c’est comme une voix qui aurait déclaré : « Vous savez quoi ? Je ne pense pas qu’elle soit si mauvaise. Accordons-lui encore une chance pour voir ce qui va se passer ! » Et cela a porté ses fruits.

« Ce qui m’a toujours animée, c’est une forme de compulsion à créer, le besoin d’être dans le “faire”, au contact direct des matériaux, de toucher les choses. »

Que ressentez-vous en découvrant toutes ces œuvres issues des différentes périodes de votre vie ici réunies ?

L’exposition n’est pas accrochée de manière strictement chronologique. C’est plus complexe que cela. Il y a plusieurs sections : « Margate », « Chypre », « Jeunesse », « Viol », « Avortement », « Mère », « Père ». Dans la partie consacrée à Margate, par exemple, figure un tableau que j’ai peint en 2025, tandis que le lit [My Bed, 1998] se trouve en réalité dans la seconde moitié du parcours, car c’est une autre affirmation d’une expérience de mort imminente d’un autre ordre, plus psychique que physique – même si, à ce moment-là, j’étais aussi extrêmement maigre, puisque je pesais environ 45 kilos lorsque je l’ai réalisé.

Organiser une exposition d’une telle ampleur, c’est un peu comme en concevoir une réunissant plusieurs artistes, car dans ma pratique, j’utilise de nombreux médiums : de la vidéo, des films, des photographies, toutes sortes de choses mêlées à la peinture, au dessin et à la sculpture. Il est intéressant de voir des œuvres très anciennes accrochées aux côtés de travaux plus récents.

Vous avez une palette d’expression exceptionnellement variée. Pourtant, si les médiums évoluent, vos préoccupations fondamentales sont présentes depuis le début.

Oui, même en école d’art, quand nous faisions du dessin d’après modèle vivant, je transformais toujours la figure pour qu’elle me ressemble. Ou lorsque l’on nous demandait de dessiner quelque chose venant de chez nous, je réalisais des images de moi nue devant le miroir, buvant du thé, l’air profondément mélancolique. S’il fallait dessiner des bâtiments, je représentais la maison de mon enfance. Mais à l’époque, on considérait simplement cela comme du narcissisme.

Même lors de ma première exposition chez White Cube [« My Major Retrospective 1963-1993 », à Londres, en 1993-1994], certains pensaient que j’avais tout inventé. Or, ce n’était pas le cas : tout était absolument sincère. C’était réel. Je crois que je suis arrivée à un moment où le monde de l’art recherchait non pas la sincérité, mais une forme d’insolence tapageuse. Il ne s’intéressait pas non plus à la trace de la main. C’est sans doute pour cela que Sarah [Lucas] et moi nous sommes rapprochées : nous étions attirées par ce que nous avions touché, les objets manifestement façonnés à la main et pas nécessairement réalisés à la perfection. Ce qui m’a toujours animée, c’est une forme de compulsion à créer, le besoin d’être dans le « faire », au contact direct des matériaux, de toucher les choses.

Cet amour du faire ne vous a jamais quittée : même vos immenses bronzes portent l’empreinte de vos doigts.

Nombre de visiteurs, en découvrant mon exposition à la Tate Modern, en particulier les plus jeunes, qui n’ont jamais vu le lit ni les couvertures, comprendront que ces œuvres sont véritablement faites à la main. Je ne les ai pas fait exécuter, elles ne sont pas produites par d’autres. Je conçois tout ce qui sort de mon atelier ; Harry [Weller, directeur artistique du Tracey Emin Studio] me rend parfois visite, mais je n’ai pas d’assistants. Si je n’ai pas envie de travailler, rien ne se passe, c’est aussi simple que cela. Je crois qu’aujourd’hui est peut-être le meilleur moment pour apprécier ce que je crée en tant qu’artiste, non seulement en raison du thème des œuvres, mais également de la manière dont je les réalise.

Vue de l’exposition « Tracey Emin. A Second Life » Tate Modern, Londres, 2026. Courtesy de la Tate. Photo Sonal Bakrania


Dès le début de votre carrière, vous avez abordé des thèmes dont personne ne voulait parler – et que d’aucuns ne veulent toujours pas aborder – comme le fait d’avoir grandi dans la pauvreté ou d’être métisse – ce dernier aspect de votre vie ayant longtemps été passé sous silence.

Cela me frappe d’autant plus que lors de mon exposition à la Hayward Gallery, à Londres [« Love is What You Want », 2011], il y avait une salle intitulée « Menphis » [sic] consacrée à Chypre et à mon arrière-arrière-grand-père nubien. Or, cela n’a pas été mentionné une seule fois. Je ne l’ai jamais mis en avant de manière démonstrative. Je réalise des œuvres sur mes origines, sur le fait d’être chypriote, sur cet héritage nubien, car tout cela fait simplement partie de moi. Être élevée par un parent célibataire, quitter l’école à 13 ans, partir de chez moi à 15 ans, ce sont des circonstances chargées de déterminismes, et les attentes me concernant étaient faibles. Alors, en effet, je suis peut-être la preuve de ce qui est possible quand on offre aux individus l’opportunité d’exceller dans ce pour quoi ils sont doués ; et qu’on leur dit qu’ils le sont, ce qui est essentiel.

Ces dernières années, vous avez beaucoup peint, bien que votre relation à la peinture soit complexe. L’exposition à la Tate Modern présente des photographies des œuvres que vous avez détruites après votre abandon de la peinture en 1990 – l’année suivant l’obtention de votre master au Royal College of Art, à Londres – ainsi que votre tentative ultérieure de vous réconcilier avec ce médium dans l’installation de 1996 Exorcism of the Last Painting I Ever Made.

Quels que soient les problèmes personnels que j’ai rencontrés au Royal College of Art, c’était une expérience formidable, et j’y ai énormément appris. Lorsque j’en suis sortie, j’étais enceinte, sans domicile, et tout semblait se liguer contre moi. Je me suis dit : « À quoi bon ? J’ai fait tout cela, et pourtant, il n’y a toujours pas de place pour moi dans la vie, je suis encore au fond du gouffre. » Je me sentais en échec, et cela m’a profondément affectée. C’était terrible… Après cette grossesse, j’ai compris que je ne voulais plus simplement faire des images. Je devais atteindre l’essence de l’art, ce qui a véritablement du sens. Il fallait que je crée pour les raisons les plus vraies, les plus pures, et que ce soit réellement extraordinaire, sinon je ne pouvais pas justifier ce que je faisais.

Par la suite, j’ai suivi un cours de philosophie qui m’a vraiment aidée à remettre de l’ordre dans mes pensées. Avec l’écriture, j’ai commencé à réfléchir de manière conceptuelle, à formuler des idées. Et pour cela, on n’a besoin de rien d’autre que d’un stylo et du papier ; cela m’a permis de relancer mon esprit et de retrouver l’élan créatif. J’ai repris la peinture en 1999.

Pouvez-vous parler de l’acte de peindre ? On a le sentiment que vous utilisez de plus en plus la matière même pour vous entraîner vers d’autres directions, dans un état de flux et de transformation, vos toiles évoluant selon un processus que vous avez qualifié d’alchimique et de médiumnique.

Absolument. Et aujourd’hui, c’est encore plus intense. Lorsque je m’avance vers la toile pour peindre, je n’ai aucune idée de ce qui va se produire. C’est sans doute aussi pour cela que j’ai arrêté la peinture, j’en avais peur, comme si j’allais disparaître ou être absorbée par elle. Il m’a fallu longtemps pour dépasser cette crainte et comprendre qu’une toile est comme un miroir ou un mur vers lequel je peux marcher, que je peux traverser et dont je peux ressortir. C’est presque une entité, une présence. Désormais, je me prépare à peindre et j’entre dans ce voyage en sachant que quelque chose va m’arriver. C’est comme faire l’amour avec une nouvelle personne que l’on aime profondément : on ne sera plus jamais exactement la même ensuite. C’est ainsi chaque fois que j’entame un corpus d’œuvres. J’entre dans un nouvel état mental avec la peinture. Je ne peins pas par obligation. Je ne fais pas partie de ces artistes qui travaillent de 9 heures à 17 heures. Je ne crée jamais en vue d’une exposition. Je travaille, simplement, encore et encore.

L’exposition comprend également de nombreuses sculptures figuratives en bronze, certaines minuscules, d’autres monumentales.

Je façonne le bronze depuis toujours, mais les grandes figures ne datent que de 2016, quand j’ai pris une année sabbatique et appris à réaliser mon premier bronze monumental. J’ai bénéficié d’un soutien considérable de la fondation de Louise Bourgeois, qui m’a permis de travailler dans une fonderie à New York. Ce fut une expérience déterminante pour moi. Avant de devenir proche de Louise, je n’exécutais que de très petits bronzes. Mais son sens de l’échelle était colossal, et cela m’a profondément inspirée : une toute petite femme créant des œuvres gigantesques. Elle faisait simplement ce qu’elle voulait, et c’était extraordinaire de la voir relever le défi de matériaux si variés.

Tracey Emin, My Bed, 1998, techniques mixtes; au mur : It’s not Me that’s Crying It’s my Soul, 2011, néon, installations in situ dans l’exposition « Tracey Emin. A Second Life », Tate Modern, Londres, 2026. Courtesy de la Tate. Photo Jai Monaghan


Même lorsqu’ils sont monumentaux, vos bronzes semblent détourner les codes de la monumentalité. La colossale The Mother (2022), posée devant le musée Munch, à Oslo, paraît davantage protectrice qu’imposante. Il y a aussi les portes que vous avez réalisées pour la National Portrait Gallery, à Londres, incisées de visages de femmes, dont celui de votre mère. Ou encore les vêtements de bébé en bronze peint que vous avez installés dans l’espace public à Folkestone, dans le Kent, en 2008. Il est difficile d’imaginer quelque chose de moins monumental qu’un petit chausson tricoté.

Mais le concept, lui, n’a rien de modeste : ces minuscules vêtements de bébé disparus portent une charge immense. L’idée m’est venue parce qu’à Folkestone, comme à Margate, il y a de nombreuses mères célibataires, et je voulais leur rendre hommage. Je souhaitais que l’on pense à toutes ces jeunes femmes, à ce que cela implique et à la façon dont elles sont souvent traitées. Concernant les portes de la National Portrait Gallery, j’aime leur simplicité : on peut les franchir sans y prêter attention, mais si l’on prend le temps de les regarder, autre chose apparaît. The Mother, à Oslo, relève d’une force plus primitive : elle protège tout le monde, elle protège [Edvard] Munch. Si je ne souhaitais pas réaliser de grandes sculptures publiques auparavant, c’est parce qu’elles étaient trop masculines, trop viriles. Je ne voulais pas m’inscrire dans cette tradition. J’avais envie de tracer ma propre voie. Aujourd’hui, j’ai trouvé une manière de le faire, mais cela a simplement demandé du temps.

Vous n’êtes plus « Mad Tracey from Margate », le titre de l’une de vos couvertures en patchwork des années 1990. Vous êtes désormais dame Tracey Emin, décorée de l’ordre de l’Empire britannique et membre de la Royal Academy, citoyenne d’honneur de Margate. Quel conseil donneriez-vous à la jeune femme que vous étiez ?

Il y a bien des choses que je pourrais lui dire, et elles ne seraient pas toutes très tendres ! Mais je lui raconterais exactement ce qui s’est passé et je lui dirais : « N’abandonne pas, n’abandonne jamais. »

-

« Tracey Emin. A Second Life », 27 février-31 août 2026, Tate Modern, Bankside, Londres SE1 9TG, Royaume-Uni.

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