« Pour aimer vraiment, nous devons apprendre à mélanger plusieurs ingrédients : soin, affection, reconnaissance, respect, engagement et confiance, ainsi qu’une communication honnête et ouverte. » (bell hooks, À propos d’amour [2000], Paris, Divergences, 2022, p. 29) Une exposition qui débute par ces mots commence plus que bien, surtout en ce moment... Il est donc particulièrement réjouissant de voir se déployer l’œuvre de Mickalene Thomas dans les vastes salles du Grand Palais, à Paris, offrant de l’espace à des installations qui campent le décor de l’imaginaire et de l’histoire de l’artiste.
Les visiteurs sont plongés dans l’atmosphère cosy d’intérieurs des années 1960 et 1970, se reposent un peu du white cube, peuvent déambuler librement ou s’asseoir sur un canapé. C’est comme s’ils étaient reçus chez une amie, passant d’une pièce à l’autre en écoutant l’exceptionnelle et unique Eartha Kitt, la star du disco, imprégnés par la beauté du refrain lancinant de « Paint Me Black Angels » (« Angelitos negros », première interprétation par Toña la Negra en 1942 ; version anglaise « Paint Me Black Angels », première interprétation par Eartha Kitt en 1970) : « Painter /If you paint with love / Paint me some black angels now / For good blacks in Heaven / Paint me some black angels now / Paint me some black angels now... » (Peintre/Si tu peins avec amour / Peins-moi des anges noirs maintenant / Pour de beaux noirs au ciel / Peins-moi des anges noirs maintenant / Peins-moi des anges noirs maintenant...)
Des assemblages brillants
Pour l’artiste comme pour les visiteurs, l’art peut être une forme de « connais-toi toi-même ». « Mon œuvre, dit Mickalene Thomas, s’enracine principalement dans la découverte de soi, la célébration, la joie, la sensualité, et dans un besoin de voir des images positives de femmes noires dans le monde. » (Rachel Thomas, « Conversation with Mickalene Thomas : redefining Desire, Love and Identity in Contemporary Art », dans Ed Schad, Renée Mussai, Lauriane Gricourt et al., Mickalene Thomas. All about love, Londres, Hayward Gallery Publishing, 2024, p. 22). La peintre états-unienne (née en 1971) a su développer un style très personnel, reconnaissable entre tous. Ses collages inscrivent souvent de la géométrie à angle droit dans les courbes des corps et les compositions en fragments décoratifs « aplatissent » l’image, court-circuitent le volume des formes, tout comme les tableaux court-circuitent les stéréotypes de la beauté africaine en la célébrant.
Les chatoiements des strass multicolores rappellent l’importance assumée des parures dans la culture africaine (le soin, le souci de soi) et animent les œuvres au gré des déplacements du visiteur. Ils opèrent un effet de séduction au premier abord, mais, comme l’a éprouvé tout photographe, ils montrent à quel point ces figures sont insaisissables, infiniment plus subtiles que le stéréotype, par définition réducteur. C’est toute la force des femmes de Mickalene Thomas (ses muses) ; sans renoncer au glamour, elles respirent la beauté de la femme noire dans la toute-puissance de personnalités qui affirment leur autonomie. Elles sont non pas des objets livrés au désir, mais la représentation de sujets fiers de leur(s) identité(s) à l’histoire complexe. Ces figures pourraient être qualifiées d’hybrides, mais, au fond, l’on y voit plutôt un éloge de l’hétérogène, où l’assemblage d’éléments disparates n’est apaisé et rendu harmonieux que grâce à un art consommé de la composition. C’est pourquoi Mickalene Thomas joue d’égal à égal avec les grands maîtres qu’elle cite : Gustave Courbet, Édouard Manet, Claude Monet, Henri Matisse...
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« Mickalene Thomas. All About Love », du 17 décembre 2025 au 5 avril 2026, Grand Palais, 17, avenue du Général-Eisenhower, 75008 Paris.



