Tandis qu’Art Basel organise début février 2025 sa première édition à Doha, au Qatar, se pose la question du poids de la région du Golfe sur le marché de l’art mondial. Il est en effet difficile de mesurer son volume exact. « Les grandes maisons de ventes englobent le Golfe dans le segment du Moyen-Orient, ce qui est peu précis. Ce dernier comptait pour environ 3 % du total en 2025 », confie l’économiste Clare McAndrew, auteure chaque année de l’Art Basel & UBS Global Art Market Report.
Des moyens colossaux
En réalité, loin d’être négligeables – la session inaugurale d’enchères de Sotheby’s à Abu Dhabi, poussée par le luxe, a cumulé 133 millions de dollars (113,5 millions d’euros) en décembre 2025 –, les transactions réalisées dans la région, par le biais des galeries, foires ou enchères organisées dans les diverses pétro-monarchies restent une bagatelle en comparaison des achats de ces dernières à l’échelle mondiale, que ce soit en ventes publiques ou de gré à gré. Généralement, ces achats s’adressent à des musées, parmi lesquels les plus visibles sont le Louvre ou le Guggenheim Abu Dhabi (par l’intermédiaire des agences ad hoc) ou parfois pour des raisons privées. En mobilier et objets anciens, les acquisitions prestigieuses destinées à l’hôtel Lambert, à Paris, par la famille Al Thani, à la tête du Qatar, ont fait le bonheur des grands marchands et maisons de ventes, avant d’être revendues chez Sotheby’s à Paris en 2022, pour 76 millions d’euros. Quant à l’énorme collection établie par le cheikh Hamad ben Abdullah Al Thani, cousin de l’émir du Qatar, elle est en partie exposée à l’hôtel de la Marine, également à Paris.
Avec des moyens colossaux, soutenus par des fonds souverains gigantesques alimentés par le robinet de l’or noir, ces transactions sont depuis une dizaine d’années à l’origine de spectaculaires coups d’éclat – des achats pas toujours officialisés. En 2017, l’acquisition par l’Arabie saoudite du Salvator Mundi attribué à Léonard de Vinci, pour 450 millions de dollars (380 millions d’euros), chez Christie’s, a « suscité autant la risée que l’admiration », souligne un expert. Plus récemment, en 2025, un tableau de Gustav Klimt s’est envolé chez Sotheby’s pour 236,4 millions de dollars (204 millions d’euros), soit la deuxième œuvre la plus chère vendue aux enchères derrière le Salvator Mundi ! Selon plusieurs sources, dont Kenny Schachter, un spécialiste du marché, l’acheteur serait le cheikh Mohammed ben Zayed Al Nahyane (« MBZ »), l’émir d’Abou Dabi. Ce dernier, devenu depuis peu actionnaire de Sotheby’s, en y injectant 1 milliard de dollars (855 millions d’euros), s’était porté garant du tableau. En 2018, chez Christie’s, le célèbre Portrait of an Artist (Pool with Two Figures) de David Hockney, où un homme habillé contemple un nageur dans un paysage californien, a atteint 90 millions de dollars (70 millions d’euros), record pour un artiste vivant. Là encore, les spécialistes regardent vers les pays phares du Golfe. D’autres achats sont plus discrets mais significatifs : d’après nos informations, c’est l’un des trois leaders du Golfe qui a jeté son dévolu sur le sabre de Napoléon offert par l’empereur à Emmanuel de Grouchy, parti pour 4,8 millions d’euros à Drouot, en 2025, sous le marteau de la maison Giquello, au grand dam du milliardaire américain qui le convoitait aussi...
Le marché privé n’est pas en reste. Pendant une dizaine d’années, sous la houlette de la cheikha Al Mayassa, fille de l’émir Hamad ben Khalifa Al Thani, le Qatar a dépensé sans compter, dans les années 2010, des Joueurs de cartes de Paul Cezanne autour de 274 millions de dollars (191 millions d’euros), à Nafea faa Ipoipo ? de Paul Gauguin, pour 210 millions de dollars (170 millions d’euros). Une telle détermination a récemment suscité de vives critiques : l’autoportrait Le Désespéré de Gustave Courbet, chef-d’œuvre exposé à l’automne 2025 au musée d’Orsay, s’est en effet révélé avoir discrètement changé de mains, entrant dans les collections du Qatar sans qu’aucune demande de certificat d’exportation n’ait été déposée. Le tableau rejoindra le futur musée d’art moderne et contemporain en préparation à Doha, l’Art Mill Museum, dont l’ouverture est annoncée pour 2030 ou 2032 sur le site d’anciens silos à grain, qui seront transformés par l’architecte chilien Alejandro Aravena.

Nicolas Noël Boutet, sabre de Napoléon offert au maréchal Emmanuel de Grouchy, Manufacture de Versailles, vers 1803-1804, sabre en vermeil, fourreau en bois gainé de galuchat gris avec couture à ressort en fils de cannetilles d’argent doré.
© Giquello
L'évolution du marché
« Même si c’est moins vrai aujourd’hui, le Qatar a mené pendant dix ans une politique d’acquisition très efficace avec un budget invraisemblable, qui a dynamisé le marché. Il reste des trous dans la collection, et ils cherchent encore, au plus haut niveau », explique le conseiller en art impressionniste et moderne Thomas Seydoux, lequel a joué un rôle clé dans de nombreuses transactions les concernant. « Leur flexibilité était stupéfiante, au point d’accepter de laisser un tableau accroché dans la chambre de sa propriétaire qui ne voulait pas s’en séparer, tant que le projet de musée ne prenait pas forme... soit six à sept ans après avoir acheté l’œuvre ! » se souvient-il.
Quelles sont les conséquences de ces années d’achats effrénés conduits principalement par le Qatar et Abou Dabi ? « Vers 2017-2018, ils ont fait monter les plateaux de prix. Informés des tarifs pratiqués, les vendeurs en veulent davantage pour se séparer d’une œuvre. Or, depuis trois ans, les tableaux ont plus de difficulté à passer la barre des 100 millions de dollars. Désormais, les pays du Golfe ne sont prêts à payer aussi cher que lorsque l’œuvre les concerne totalement. Certains chefs-d’œuvre ne sont plus vendables à ces niveaux », analyse Thomas Seydoux. Celui-ci note par ailleurs que, contrairement à la dizaine d’années fastes où les Russes « achetaient de façon continue à différents niveaux dans chaque vente, où le marché pouvait compter sur eux », ici, les acquisitions portent avant tout sur des trophées, sans concerner la totalité du secteur. Ce n’est pas un hasard si, en décembre 2025 et en janvier, Sotheby’s a inclus Abou Dabi et Riyad, capitale de l’Arabie saoudite, dans sa tournée mondiale de présentation du précieux dessin de Rembrandt, Jeune Lion au repos, lequel, estimé entre 15 et 20 millions de dollars (12,8 à 17 millions d’euros), passe aux enchères à New York le 4 février 2026. Qui aurait pu imaginer cela il y a dix ans encore ?
Pour l’heure, le Golfe reste un aspirateur de trophées et continue de faire les beaux jours du sommet du marché. Mais ce flux ne risque-t-il pas, in fine, d’être à sens unique, lorsque l’incroyable constellation de musées aura rempli ses cimaises ? Alors que les fabuleuses collections privées américaines finissent souvent par revenir sur le marché en fonction de la règle dite des « trois D » (pour dette, décès et divorce) – comme la collection Paul G. Allen, laquelle, en 2022, avait totalisé 1,62 milliard de dollars (1,6 milliard d’euros) –, il semble peu probable que ce soit le cas pour ces collections institutionnelles étroitement liées aux familles régnantes, celles-ci comptant sur leurs musées pour attirer les visiteurs internationaux.




