En 2019, Anouk Grinberg a emménagé dans un petit pavillon à Montreuil, en banlieue parisienne, avec son compagnon, le mathématicien Michel Broué. À lui l’étage, aménagé en bureau, à elle l’ancien garage, au rez-de-chaussée. « Lors de la visite, en découvrant cette pièce, je me suis dit : “Oh, là, je vais vraiment pouvoir travailler”, raconte-t- elle. L’endroit est fantastique. J’ai seulement ouvert l’espace avec des baies vitrées pour faire entrer la lumière. » C’est entre ces murs que la comédienne peint et dessine. Elle accorde autant de temps à cette activité qu’au théâtre ou au cinéma (elle sera en 2026 à l’affiche du nouveau film de Jean-Pierre Jeunet, Changer l’eau des fleurs).
Dans son atelier, elle dispose de différents postes : là, les petits formats aux pastels, ici, les encres de Chine. Le plus souvent, elle travaille directement sur le sol, parfois, en musique, mais jamais avec la radio. Ce soir de novembre 2025, les toiles sont rangées, les crayons et les pinceaux bien alignés. Ses œuvres les plus récentes ont pris la direction de la galerie parisienne GNG, où elles sont présentées du 6 janvier au 14 février 2026. Ce n’est pas le premier accrochage d’Anouk Grinberg. Le grand saut remonte à 2009, à l’Espace Berggruen, à Paris. « J’avais peur qu’on me prenne pour une folle », se souvient-elle.
« Ma vie était un atelier permanent »
Depuis une trentaine d’années, la comédienne transpose en peinture des visions intérieures. Cette autodidacte y met toute son âme, tout son cœur. Mon cœur est d’ailleurs le titre de sa monographie publiée aux éditions Actes Sud en 2022. Elle y délivre tout un peuple, toute une faune, à la fois joyeuse et tragique. On y croise des figures enfantines et des ombres effrayantes ; un monde de tendresse, d’angoisse et de violence jeté d’un trait sur le papier, comme on lâche un secret.
Pendant l’écriture de son dernier livre, Respect (Julliard, 2025, 144 pages, 18,50 euros), l’actrice a mis ses pastels de côté. « Durant cette période, je n’avais affaire qu’aux mots. Cela m’a occupée un an. » Dans ce témoignage poignant, elle raconte le viol à l’âge de 7 ans par le père d’une amie, l’inceste par son frère aîné, alors qu’elle a 12 ans, l’emprise exercée par son ancien compagnon, le réalisateur Bertrand Blier. Anouk Grinberg a pris la parole, pour elle et pour toutes les femmes victimes de violences sexuelles et sexistes. Qu’allait-il se passer une fois le stylo reposé ? Après avoir compris et nommé ses terreurs, elle craignait que son inspiration ne soit tarie. « Je ne savais pas si, après l’écriture du livre, j’étais encore capable de dessiner. Lorsque l’on fait un tel travail de compréhension de soi, on ne joue plus de la musique de la même manière. »
Malgré tout, le flot a repris, avec une mélodie différente, apaisée. Les visages au crâne fendu sont désormais ornés de bijoux. « Mes dessins sont plus lumineux, plus colorés, les gueules sont moins abîmées par la vie. Mais ils ne sont pas des confessions – ce n’est pas un journal intime. Ce ne sont pas non plus des autoportraits. C’est le monde qui passe par moi, les actualités, quelqu’un croisé dans le métro. »
Difficile de ne pas déceler cependant une souffrance et une tristesse dans ces encres intitulées Révolte, Solitude ou Femme qui pleure. Anouk Grinberg ne cherche surtout pas à analyser ses réalisations, à leur donner une dimension psychologique. « Je protège une forme d’inconscience qui est un moteur très fort chez moi. Je ne me dis jamais que je suis peintre, se défend-elle. Pour être traversé par cette part d’inconscient, il ne faut pas se regarder faire. La plupart du temps, quand je commence un dessin, je n’ai pas d’idée précise. Je me mets dans un état de disponibilité. Quelque chose me parcourt, et je le retranscris sur la feuille. Ce n’est pas non plus de l’écriture automatique ou de l’art brut. » Son approche de la peinture n’est pas si éloignée de son métier d’actrice. « Les choses de la vie m’arrivent, le monde entre dans ma maison, dans ma tête, et me fait de l’effet. » Anouk Grinberg est volubile mais farouche. Hors de question de se laisser entraîner sur des terrains qu’elle n’a pas choisis – « Je ne suis pas un animal social », dit-elle.

Anouk Grinberg, Rivière de diamant, vers 2025, pastel.
© Anouk Grinberg. Courtesy de GNG art contemporain
Dans Respect, elle relate : « Dans mon histoire, l’omerta a été pire que l’inceste : c’était une double trahison. Un immense sandwich de laideurs. D’une certaine manière, j’ai pris à perpétuité. Je vivrai toujours avec ce trou dans le ventre, une honte et une détestation qui m’enlacent le cœur et me font parfois dérailler. De l’autre, j’ai brodé sur ce trou, j’ai dessiné, écrit, joué, transposé. Pensé beaucoup. Ma vie était un atelier permanent. [...] J’étais libre dans les dessins, j’avais accès au magma des émotions que je faisais toaster. Je faisais des expositions ; à mon grand étonnement, les gens venaient se reposer dans mes cris. »
Autodidacte instinctive
Avec le dessin et la peinture, Anouk Grinberg a conçu un nouvel alphabet, un langage personnel qui parle aux autres. « On a tous des frayeurs en nous, certains les écrasent au fond d’eux-mêmes. Moi, j’ai la chance de pouvoir les transformer. Ce n’est pas de l’exorcisme, mais lorsque les choses qui peuvent être difficiles à vivre sont libérées avec justesse sur une feuille, alors il n’y a plus de souffrance. » Elle éprouve une forme de jubilation dans la réalisation d’images, même quand celles-ci sont « dur[e]s ». « Je fais des dessins parfois un peu radioactifs. Je me dis que les gens vont avoir peur en les regardant. À mon grand étonne- ment, ils restent devant des heures dans l’exposition. Comme si c’était moi qui portais les plats chauds des autres. » Elle poursuit : « J’ai la chance de pouvoir aller dans des endroits obscurs sans que cela me mette en difficulté. La peinture est très ludique chez moi. Le dessin, la “patouille”, la sensualité, l’invention, la créativité l’emportent de très loin sur les émotions que j’exprime. Même sur un dessin dur, je trouve de la joie en le faisant. »
Anouk Grinberg n’a pas le souvenir qu’on l’emmenait, petite, au musée. « Dans ma famille, on allait plutôt au théâtre et au cinéma, cependant, il y avait des peintures accrochées à la maison. Mon père collectionnait des statuettes précolombiennes. Cet art primitif m’a probablement influencée. » Son père, Michel Vinaver, était P.-D. G de Gillette France le jour et dramaturge la nuit. De sa mère, la comédienne confie qu’elle aurait aimé être peintre et photographe. Elle était douée. Elle esquissait les costumes des spectacles de Roger Planchon. « Avec mon frère et mes sœurs, elle nous mettait à table et nous faisait dessiner. Elle m’a transmis ça. »
Une poignée de personnes ont joué le rôle de passeurs avec le monde de l’art. Ses amis, l’éditeur Robert Delpire et sa compagne, la photographe Sarah Moon, l’ont présentée au conservateur Louis Deledicq. « Je l’ai rencontré pour la première fois dans le bureau de Robert Delpire, rapporte-t-elle. Il y avait une centaine de mes dessins sur la table. Il a fait le tour rapidement et il a dit : “Il y a deux vrais dessins, le reste, vous pouvez jeter.” Il avait raison, reconnaît-elle. Robert Delpire, Sarah Moon, mon ami Ernest Pignon-Ernest, le conservateur Germain Viatte m’ont tous encouragée à être libre. Louis Deledicq m’a confié :“Anouk, ne perdez jamais votre instinct, cela signifie ne pas aller à l’école.” »
La peintre ne triche pas, ne maquille rien. Elle se sent proche en cela des artistes de l’art brut. En 2020, le LAM – Lille Métropole musée d’Art moderne, d’Art contemporain et d’Art brut, à Villeneuve-d’Ascq, a exposé ses œuvres en dialogue avec sa collection d’art singulier. La même année, Anouk Grinberg a publié une anthologie de textes bruts : Et pourquoi moi je dois parler comme toi ? (Le Passeur). « Ces artistes sont traversés par des choses qui viennent d’ailleurs. Ils ont des antennes connectées avec des mondes que nous ne percevons pas. J’ai l’impression d’être comme eux, commente-t-elle. Ce n’est pas toujours pratique de vivre avec ça. Les gens qui m’aiment, que j’aime, avec qui je vis et travaille en ont pris l’habitude. »
Le soir, quand tout le monde dort, l’actrice brode en silence, dans son salon, sous une représentation du visage d’Alberto Giacometti, un des artistes qu’elle admire. « Je peux faire un dessin qui cogne puis, une heure après, broder un champ de fleurs, empreint de joie... Je n’y comprends rien. C’est très instinctif, au sens où je n’ai jamais appris. En revanche, je remarque que mes broderies sont joyeuses et colorées. » L’œuvre d’Anouk Grinberg est un merveilleux mystère.
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« Anouk Grinberg », du 6 janvier au 14 février 2026, GNG art contemporain, 3, rue Visconti, 75006 Paris.




