Le marché de l’art a toujours considéré qu’il incarnait une relation singulière entre la culture et l’argent. Après tout, acquérir une œuvre originale d’un artiste visuel reconnu demeure, toutes proportions gardées, une entreprise coûteuse. On peut acheter un exemplaire imprimé d’un chef-d’œuvre de la littérature mondiale, tel que Crime et Châtiment de Dostoïevski, pour moins de 10 dollars. Grâce aux plateformes de streaming par abonnement, il en coûte encore moins pour « posséder » la Neuvième Symphonie de Beethoven ou un film couronné d’un Oscar. Certes, assister à une représentation de Shakespeare de haute tenue, à un opéra, ou à un concert de Taylor Swift ou d’Oasis suppose un investissement bien plus conséquent, mais ces montants restent sans commune mesure avec les sommes qu’il faut aujourd’hui débourser pour acquérir une œuvre originale d’un artiste contemporain en vogue. Vous souhaitez posséder une peinture de Flora Yukhnovich ? L’une de ses charmantes petites esquisses à l’huile, au format de carte postale, se négocie actuellement autour de 40 000 dollars (36 800 euros) aux enchères, selon Artprice.
Posséder des œuvres d’art de qualité a, pendant des siècles, constitué le marqueur d’une aisance cultivée. Mais que se passe-t-il si les plus fortunés cessent de se soucier de la culture ? Que devient le marché de l’art si la dialectique hégélienne du progrès civilisationnel atteint un point où tout ce qui importe aux êtres humains – ou, du moins, aux êtres humains qui comptent – n’est plus que le pouvoir et l’argent ?
Selon Stephen Miller, influent conseiller de Donald Trump, président des États-Unis – le premier marché de l’art au monde –, nous vivons désormais dans un monde « gouverné par la force, gouverné par la contrainte, gouverné par le pouvoir ». S’exprimant sur CNN peu après l’enlèvement par l’armée américaine du président du Venezuela, Stephen Miller a ajouté qu’il s’agissait là de « lois d’airain du monde depuis le commencement des temps », réaffirmant au passage l’intention des États-Unis d’annexer le Groenland.
Les propos de Stephen Miller évoquent de façon troublante des propos écrits 103 ans plus tôt par un jeune homme politique allemand en pleine ascension, ancien artiste raté qui copiait des cartes postales illustrées. « Toute la nature est un combat incessant entre la force et la faiblesse, une victoire éternelle des forts sur les faibles », proclamait en effet Adolf Hitler, avant de lancer ses propres campagnes d’annexions territoriales.
Quel lien avec la bulle imperméable et apolitique qu’est censé constituer le commerce international de l’art ? Tandis que les marchés financiers atteignent des sommets historiques, la vie culturelle aux États-Unis comme ailleurs subit une pression croissante de la part de ceux qui détiennent le pouvoir politique et financier, une dynamique qui commence à susciter de sombres parallèles avec la montée du fascisme dans les années 1920 et 1930.
La Maison-Blanche a exigé que la Smithsonian Institution, financée par le gouvernement fédéral américain et plus grand ensemble muséal au monde, présente une image plus positive de l’histoire des États-Unis, sous peine de coupes budgétaires. La réduction des financements fédéraux et étatiques alloués à la culture aux États-Unis conduit de plus en plus les artistes à financer eux-mêmes la production de leurs projets institutionnels. Dans le même temps, Donald Trump a appelé à une augmentation de 50 % du budget de la défense américaine, le portant à 1 500 milliards de dollars (environ 1 380 milliards d’euros). En Europe également, les financements publics de la culture se contractent, tout comme le nombre de jeunes se tournant vers les disciplines des sciences humaines, telles que l’histoire de l’art. Des gouvernements de droite en Slovaquie, en Hongrie et en Serbie ont par ailleurs restreint la liberté d’expression des artistes.
Pourtant, des données récentes indiquent qu’après deux années de ralentissement, les ventes d’œuvres d’art repartent à la hausse, du moins au sommet du marché des enchères. Sotheby’s a annoncé des ventes mondiales consolidées de 7 milliards de dollars (environ 6,4 milliards d’euros) en 2025, soit une progression de 17 % par rapport à l’année précédente, tandis que Christie’s a atteint 6,2 milliards de dollars (environ 5,7 milliards d’euros), en hausse de 7 %. La lettre professionnelle influente Baer Faxt estime qu’il y a « moins de volatilité sur le marché de l’art » et qu’au moins quatre collections, chacune évaluée à plus de 200 millions de dollars (environ 18 millions d’euros), devraient être mises aux enchères cette année. Davantage de galeries fermeront ; d’autres ouvriront.
Le sommet du marché de l’art donne souvent l’impression de relever davantage du mode de vie, du luxe, de la mode et de la spéculation financière que des profondeurs du processus créatif. Pourtant, ce sous-secteur de niche de l’économie mondiale s’est toujours appuyé sur un certain prestige culturel pour justifier des niveaux de prix exceptionnels. Les œuvres d’artistes « trophées » tels que Léonard de Vinci, Van Gogh, Picasso, Giacometti ou Rothko sont supposées incarner, chacune à leur manière, une forme de vérité universelle, susceptible d’enrichir l’existence humaine. Le commerce de l’art assure ainsi à ses clients ultra-riches que ces œuvres possèdent une valeur intemporelle pour l’humanité, à même de justifier pleinement des investissements à huit ou neuf chiffres. Comme dans l’immobilier, les prix vertigineux atteints au sommet du marché se répercutent vers le bas, rendant même les acquisitions d’entrée de gamme difficilement accessibles.
Ce système de valeurs repose sur deux présupposés : a) que ses adeptes se pensent comme faisant partie d’un ensemble plus vaste appelé « l’humanité » ; b) qu’ils manifestent un intérêt, quel qu’il soit, pour la culture créative. Mais à mesure que les inégalités de revenus continuent de se creuser et que le paysage politique d’un nombre croissant de pays glisse vers l’autoritarisme, les riches et les puissants rejettent de plus en plus l’idée de sociétés inclusives et de la liberté de création, qu’ils perçoivent comme des traits « problématiques » de démocraties libérales jugées obsolètes.
Eoin Higgins, auteur de Owned : How Tech Billionaires on the Right Bought the Loudest Voices on the Left [Comment les milliardaires de la tech de droite ont acheté les voix les plus puissantes de la gauche], a récemment observé, lors d’un entretien avec l’économiste et prix Nobel Paul Krugman, que les « technogarchs » d’aujourd’hui, à la différence des « barons voleurs » de l’âge d’or américain – qui avaient fait édifier musées, bibliothèques et salles de concert au bénéfice du plus grand nombre –, « ne pensent pas devoir quoi que ce soit à qui que ce soit ». Higgins poursuit : « Ils ne perçoivent pas qu’ils vivent au sein d’une société et n’estiment avoir aucune obligation envers le reste de la société, ni envers le reste du pays. »
Pour les barons de la tech – et pour la plupart des autres membres de la classe des milliardaires –, l’art n’a plus le statut particulier qu’il occupait autrefois. « L’essor de la tech, l’essor des cryptomonnaies, l’essor de volumes de liquidités véritablement excessifs, comme on n’en a jamais vus, ont offert aux plus riches une multitude de classes d’actifs bien plus "sexy" que l’actif art, lequel se contente d’afficher un message de type : "je suis un collectionneur d’art raffiné" », explique le collectionneur et marchand californien Stefan Simchowitz. « Les collectionneurs ont perdu énormément d’argent dans les galeries, ajoute-t-il. L’art ne fournit plus cette position centrale. »
Les initiés qui suivent les résultats du marché de l’art ont tendance à se focaliser sur les œuvres vendues par les ultra-riches et sur la manière dont les cours boursiers et les taux d’intérêt ont un impact sur la confiance des ultra-riches qui achètent de l’art. Comme on le répète si souvent, l’argent n’est pas le problème. Mais le contexte politique et culturel dans lequel l’art est échangé a changé. Certes, il y aura toujours dans le monde suffisamment de personnes extrêmement fortunées pour acquérir des œuvres « trophées » d’artistes devenus des marques. Canaletto est l’une de ces marques. Christie’s, après avoir vendu en juillet dernier Venise, le retour du Bucentaure le jour de l’Ascension, du peintre vénitien du XVIIIᵉ siècle, pour 43,9 millions de dollars (40,4 millions d’euros), s’est montrée suffisamment confiante pour garantir, ce mois-ci à New York, la vente d’un autre grand Canaletto décoratif consacré à ce sujet intemporel, pour au moins 30 millions de dollars (27,6 millions d’euros).
Mais si les riches et les puissants se désintéressent de l’humanité et des humanités, existe-t-il un risque que le marché de l’art se réduise à l’échange de valeurs sûres du marché ? Y a-t-il suffisamment de ces marques — et suffisamment de personnes intéressées par l’art — pour soutenir un commerce mondial de pièces uniques proposées par des milliers de marchands indépendants ? C’est cette interrogation qui confère une portée particulière aux nouveaux événements organisés dans le Golfe, comme la première édition d’Art Basel Qatar cette semaine.
La réévaluation critique de l’œuvre de Philip Guston a fait de l’artiste une valeur majeure du marché – Hauser & Wirth présente à la foire un autoportrait de 1978 proposé à 14 millions de dollars (environ 12,9 millions d’euros) –, mais ce type d’œuvres d’art intéresse-t-il un public plus large dans la région ? Le Golfe, enrichi par les énergies fossiles et que tant d’acteurs du marché de l’art espèrent voir devenir un nouvel Eldorado d’acheteurs, peut-il soutenir un « écosystème » artistique stable si la nation la plus puissante du monde continue d’y déployer des armadas de navires de guerre pour intimider les gouvernements qu’elle désapprouve [comme l’Iran toute proche] ?
Lorsque l’on interroge les galeristes sur l’origine du récent ralentissement du marché, nombreux sont ceux qui pointent les attaques du Hamas d’octobre 2023 et les représailles menées ensuite par l’armée israélienne. Depuis, la situation au Moyen-Orient s’est stabilisée – si tant est que ce terme soit approprié. Mais le reste du monde continue de jouer un rôle majeur. Et ce monde devient toujours plus instable, d’une manière susceptible d’affecter le sang-froid et la capacité de concentration des acteurs du marché de l’art, à tous les échelons.
Sans surprise, les Allemands disposent du mot composé adéquat : Weltschmerz, que l’on peut traduire par « douleur du monde ». Dépenser des centaines, des milliers, voire des millions pour une œuvre d’art originale devient une entreprise autrement plus délicate lorsque l’on se réveille chaque matin en se demandant : « Que va-t-il encore se passer aujourd’hui ? »




