Le Mensuel
Newsletter
Abonnements
Le Mensuel
Newsletter
L'actualité des galeries
L'éditorial de la semaine
Expositions
Marché de l'art
Musées et institutions
Politique culturelle
Livres
L'actualité des galeries
L'éditorial de la semaine
Expositions
Marché de l'art
Musées et institutions
Politique culturelle
Livres
Expositions
Critique

Trajectoires croisées du paysage anglais

La Tate Britain, à Londres, confronte deux figures phares de la peinture britannique du XIXe siècle, William Turner et John Constable, et dessine leur héritage dans un parcours riche de 170 œuvres.

Amandine Rabier
19 janvier 2026
Partagez
William Turner, The Burning of the Houses of Lords and Commons, 16 October 1834, 1835, huile sur toile, The Cleveland Museum of Art, Ohio, États-Unis. Courtesy du Cleveland Museum of Art

William Turner, The Burning of the Houses of Lords and Commons, 16 October 1834, 1835, huile sur toile, The Cleveland Museum of Art, Ohio, États-Unis. Courtesy du Cleveland Museum of Art

William Turner et John Constable sont deux titans de la peinture de paysage anglaise du XIXe siècle – et sans doute de tous les temps. Leur rivalité, devenue légendaire, nourrit une mythologie qui accompagne les deux artistes tout au long de leur carrière. Comment se fait-il, dès lors, qu’aucune grande exposition n’ait mis en lumière ce face-à-face ? Cette étonnante lacune est aujourd’hui comblée grâce à la conservatrice Amy Concannon, avec « Turner and Constable. Rivals and Originals », présentée à la Tate Britain, à Londres.

Tout semble opposer William Turner et John Constable : leurs origines sociales, leur tempérament, mais aussi leur approche innovante de la peinture. Les deux artistes naissent à un an d’écart – il y a exactement 250 ans, occasion idéale, s’il en fallait, pour créer l’événement.

Deux voies contrastées

William Turner (1775-1851) grandit en plein cœur de Londres, dans le quartier animé de Covent Garden, où son père exerce le métier de barbier. Son enfance est ponctuée de drames : la perte de sa sœur cadette, une mère qui ne lui accorde pas l’attention nécessaire et dont la santé psychique se fragilise. Très tôt, pour lui, la nature est un refuge, et le dessin, une prise sur le monde. De son côté, John Constable (1776-1837) grandit dans une famille aisée de la campagne du Suffolk, dans le sud de l’Angleterre. Son père, meunier, entend former son fils à reprendre l’exploitation. Chez les Constable, nature et météorologie figurent parmi les instruments de travail dont dépend l’entreprise familiale. Le regard de John Constable a été éduqué à reconnaître les vents et à observer le ciel. Mais son père ne cesse de le décourager dans son approche artistique du paysage, jugeant le statut de peintre trop précaire. À l’inverse, le père de William Turner l’encourage, le soutient et expose même ses premières aquarelles dans la vitrine de sa boutique.

Leur rythme d’apprentissage pictural diffère sensiblement. Entravé, John Constable met plus de temps à s’imposer en tant qu’artiste. En 1799, après des années de réticences parentales, il arrive enfin à Londres pour se former à la Royal Academy, tandis que William Turner y est déjà élu membre associé. Ce dernier est un prodige à l’ascension fulgurante : il intègre l’institution à l’âge de 14 ans et devient académicien en 1802, quelques mois avant ses 27 ans. L’élection de John Constable au sein de l’académie se fera bien plus tard, en 1829, il a alors 52 ans.

L’exposition alterne des salles consacrées à chacun des deux artistes et d’autres dédiées à leur mise en regard afin de faire ressortir à la fois leurs spécificités respectives et les points de dialogue entre leurs œuvres.

William Turner est un nomade; il arpente de long en large la campagne anglaise tant que les guerres napoléoniennes entravent les voyages en Europe. En 1802, au moment de la paix d’Amiens, il est enfin libre de partir à l’assaut des Alpes et de la vallée d’Aoste, à la découverte de la France, puis, quelques années plus tard, de l’Italie – un choc décisif qui apportera à ses œuvres ce voile de lumière dorée et ce jaune enveloppant si caractéristiques de sa peinture. De ses pérégrinations subsistent plus de 300 carnets foisonnants de commentaires et de dessins dont certains sont offerts aux yeux du public, éclairant ainsi son processus créatif. Se succèdent, au fil de la visite, de superbes aquarelles de couchers de soleil, des vues de Lucerne, en Suisse, ou de Venise, en Italie.

Récemment redécouverte, la première huile de William Turner exposée à la Royal Academy figure également au début du parcours; gardée à l’abri des regards depuis 1856, elle témoigne de la précocité avec laquelle l’artiste utilise la fluidité technique de l’aquarelle dans la peinture à l’huile afin d’obtenir des effets de transparence qui deviendront l’une de ses marques de fabrique. William Turner est aussi un entrepreneur qui ouvre sa propre galerie aménagée à l’étage de sa demeure de Queen Ann Street. Il pousse la malice jusqu’à percer un judas dans la cloison la séparant de son atelier. De là, il scrute les visiteurs avant de les gratifier, ou non, de sa présence.

John Constable, Rainstorm over the Sea, vers 1824-1828, huile sur papier marouflé sur toile, Royal Academy of Arts, Londres.

Courtesy de la Royal Academy of Art

John Constable ne quittera jamais l’Angleterre. Il peint sans relâche les abords du fleuve côtier Stour (East-Anglie), puis s’installe dans une maison sur la colline de Hampstead, aux abords de Londres, promontoire depuis lequel il observe l’anatomie des nuages en 1821-1822. Il avait coutume de désigner ces expériences picturales de plein air par le terme de « skying », que l’on pourrait traduire littéralement par « ciéler » : des études saisissant les effets changeants d’une météorologie capricieuse. Ses séries d’esquisses à l’huile, prises sur le vif, émerveillent. Casanier, John Constable est pourtant celui qui connaîtra le succès en France – sans y mettre les pieds – lors du Salon de 1824, tandis que William Turner reste controversé, y compris lorsqu’il expose à Rome en 1828.

Entre rivalité et émulation

Les schémas de rivalité ont ceci de problématique qu’ils semblent contraindre à choisir un camp. Dès l’époque, la critique s’y prête volontiers : pour le London Magazine, John Constable incarnerait la vérité et William Turner, la poésie; l’un peindrait l’argent, l’autre l’or. Une opposition réductrice : John Constable est aussi loué que critiqué pour son usage abondant du blanc, et William Turner autant admiré qu’attaqué pour son recours obsessionnel au jaune.

En 1831, à l’exposition annuelle de la Royal Academy, les deux artistes sont de nouveau mis en regard. Leurs tableaux sont accrochés côte à côte – un choix assumé par John Constable, alors membre du comité d’accrochage. Chacun y présente une œuvre emblématique de sa pratique. William Turner expose Caligula’s Palace and Bridge, où le paysage italianisant se mêle à l’histoire antique dans une architecture ambrée et presque évanescente. John Constable répond avec Salisbury Cathedral from the Meadows, ancrée dans la campagne anglaise, comme si plusieurs saisons s’y trouvaient condensées en un seul et même ciel. La critique se délecte de ce choc des éléments : le feu contre l’eau.

Une autre salle revient sur une anecdote célèbre. En 1832, John Constable expose The Opening of Waterloo Bridge à côté d’une marine de William Turner aux tonalités gris bleuté. Pendant que John Constable apporte les dernières touches de vermillon à sa composition avant l’ouverture de l’exposition annuelle, William Turner observe en silence, avant de venir ajouter une simple bouée rouge à sa mer de gris. Un geste minime mais décisif : la composition s’illumine quand celle de John Constable pâlit. « Il est entré, dira ce dernier, et c’est comme s’il avait tiré un coup de feu. »

Si l’absence de la marine de William Turner (conservée au Fuji Art Museum, à Tokyo) prive le visiteur d’un face-à-face devenu mythique, la richesse de l’ensemble des œuvres exposées fait vite oublier cette petite lacune. Les deux peintres sont ici présentés dans toute leur complexité, l’accrochage révélant avec finesse la puissance d’inventivité propre à chacun. Alors, pourquoi choisir ?

-

« Turner and Constable. Rivals and Originals », du 27 novembre 2025 au
12 avril 2026, Tate Britain, Millbank, Londres, SW1P 4RG, Royaume-Uni.

ExpositionsTate BritainJohn ConstableWilliam TurnerAmy ConcannonLondresPeinture
Partagez
Abonnez-vous à la Newsletter
Informations
À propos du groupe The Art Newspaper
Contacts
Politique de confidentialité
Publications affiliées
Cookies
Publicité
Suivez-nous
Instagram
Bluesky
LinkedIn
Facebook
X
Ce contenu est soumis à droit d'auteurs et copyrights

À lire également

ExpositionsCritique
11 février 2022

À Londres, la Royal Academy of Arts explore la fascination de Francis Bacon pour les animaux

Le peintre britannique a été influencé par la campagne irlandaise de son enfance et témoignait d’un intérêt certain pour l’instinct animal. Tel est le fil conducteur de l’exposition « Francis Bacon : Man and Beast », présentée à la Royal Academy of Arts à Londres.

Andrew Pulver
ExpositionsAvant-Première
7 janvier 2025

Les expositions à ne pas manquer en 2025

Cimabue, Suzanne Valadon, Kerry James Marshall ou Caspar David Friedrich : notre sélection des expositions à voir à Paris, Londres et New York cette année.

Andrew Pulver. , Gabriella Angeleti. , Allison C.Meier. , Marigold Warner et Dale Berning Sawa
ExpositionsOpinion
1 décembre 2023

Les horizons célestes de Caroline Bachmann

Le Crédac, à Ivry-sur-Seine, présente la première exposition en France de la peintre suisse récompensée en 2022 par le prix Meret-Oppenheim.

Béatrice Gross
ExpositionsCritique
8 mai 2022

Lucas Arruda, la peinture comme vision intérieure

À la galerie David Zwirner, à Paris, Lucas Arruda montre un ensemble de toiles aux vibrations tonales. Une première exposition personnelle en France.

Anaël Pigeat