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Critique

Il pleut sur Nantes

Le musée d’Arts de Nantes invite à observer la pluie, depuis les paysages du XVIIIe siècle jusqu’à une installation immersive contemporaine, en passant par la peinture sur le motif au XIXe siècle et la photographie urbaine au XXe siècle.

Amandine Rabier
16 février 2026
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Gustave Courbet, Marine (La Trombe), 1866, huile sur toile marouflée sur carton, Philadelphia Museum of Art. Courtesy du Philadelphia Museum of Art

Gustave Courbet, Marine (La Trombe), 1866, huile sur toile marouflée sur carton, Philadelphia Museum of Art. Courtesy du Philadelphia Museum of Art

Il pleut au musée d’Arts de Nantes. Pas d’une pluie plaintive, mais de celles que l’on prend plaisir à regarder ou écouter tomber depuis un endroit sec et douillet. Car avant d’être un sujet, la pluie est une présence. En peinture comme au cinéma, elle accompagne les scènes, modifie les ambiances, agit sur les corps et les paysages, et infléchit presque imperceptiblement les sentiments. À la fin du XVIIIe siècle cependant, cette présence diffuse commence à intéresser les artistes comme objet d’observation et d’ex- périmentation. C’est cette bascule que prend pour point de départ l’exposition du musée d’Arts de Nantes intitulée « Sous la pluie. Peindre, vivre et rêver »(le musée des Beaux-Arts de Rouen l’accueillera du 11 avril au 20 septembre 2026).

Saisir le temps

Au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, les artistes partent à l’assaut des campagnes, carnet et matériel sous le bras. La première section du par- cours montre l’artiste face à la pluie, mettant en lumière les nouveaux enjeux esthétiques liés à la représentation du paysage. Les Britanniques sont les premiers à dessiner sur le motif des vues pittoresques du Pays de Galles ou du District des lacs. William Turner et John Constable poussent très loin la pratique du plein air. La présence de l’aquarelle Nantes : Pont Pirmil (1830) du premier illustre parfaitement la fluidité des effets désirés par le peintre. On regrette toutefois l’absence du second, pourtant incontournable sur ce terrain. Il fut en effet l’un des premiers à associer recherches météorologiques et pratique picturale. Ses études de ciel notamment se distinguent par des annotations précises portées au verso – date, heure, orientation, force et direction du vent, observations sur l’état du temps. Connues sous le nom de skying, elles s’inspirent directement des travaux de Luke Howard, pionnier dans la classification et la description des nuages et de leurs transformations.

En contrepoint, l’exposition offre la découverte d’un autre peintre : Anton Sminck Pitloo. Celui-ci, après un passage à Paris, où il bénéficie de l’enseignement de Jean-Victor Bertin et de Jean-Joseph-Xavier Bidauld, s’installe à Naples en 1815. Les deux petites huiles présentées sont d’une remarquable beauté. Son approche novatrice fait de lui une figure majeure du milieu artistique napolitain de l’époque. Il fonde l’école du Pausilippe, un groupe informel d’artistes réunis autour de la colline de Posillipo, prônant le travail sur le motif et l’observation de la lumière pour décrire la nature. Anton Sminck Pitloo, de la même manière que John Constable en Angleterre, considère ses huiles peintes sur le motif comme des œuvres à part entière, contrairement au Français Pierre-Henri de Valenciennes, de la génération précédente, lequel voyait encore ces esquisses telles des études préparatoires. Présent également sur la cimaise nantaise, ce dernier diffuse ses principes dans un traité titré Éléments de perspective pratique à l’usage des artistes (1799) et consacré à la peinture en extérieur, qui marquera durablement la génération impressionniste. Anton Sminck Pitloo s’approprie ces théories par l’intermédiaire de Jean-Victor Bertin et de Jean-Joseph-Xavier Bidauld, tous deux influencés par les idées de Pierre-Henri de Valenciennes sur la peinture de paysage.

Leonetto Cappiello, Les Parapluies Revel, maquette de reproduction, 1922, pierre noire ou fusain et gouache sur papier vélin, musée des Beaux-Arts, Lyon.

Courtesy du Lyon MBA. Photo Martial Couderette

De l'art à l'accessoire

Chaque artiste se heurte au même défi : représenter cet élément invisible qu’est la pluie. Les réponses varient, et les stratégies aussi. Gustave Courbet peint le spectacle des trombes d’eau s’abattant sur la mer à travers des colonnes célestes en mouvement ; James McNeill Whistler privilégie un voile de brume. Certains jouent sur la temporalité : l’imminence de l’averse révélée par un ciel menaçant chez Eugène Boudin ; la pluie passée, lisible dans une terre gorgée d’eau chez Félix Vallotton ; ou encore l’indice de sa présence, à travers les ondulations concentriques provoquées par l’impact des gouttes dans les flaques chez David Hockney. Hans Hartung procède, quant à lui, par projection de fines gouttelettes de peinture sur la toile, tandis qu’Anna Eva Bergman transforme ces gouttes d’eau en éclats d’or et d’argent. Cette section saisit aussi l’opportunité de mettre en regard l’esthétique graphique des estampes japonaises du xixe siècle et leur influence sur des artistes tels que le Français Henri Rivière ou l’Allemand Friedrich Capelari. L’expérience se prolonge avec une création immersive, sonore et visuelle, imaginée pour l’occasion par Anne-Laure Lejosne Sotin et Cécile Clos.

Naturellement, un accessoire entre en scène : le parapluie. La scénographie articule avec justesse l’espace et le récit, notamment à travers une alcôve tamisée où des parapluies suspendus semblent s’échapper d’un dessin de Leonetto Cappiello. L’objet devient alors le signe par excellence du phénomène invisible, une sorte de métonymie graphique ou de raccourci visuel. Il connaît une évolution significative à partir du XIXe siècle. Une série d’inventions et de perfectionnements en a fait un accessoire du quotidien incontournable, qui se transforme progressivement en marqueur social à travers ses formes et ses usages.

Le peintre Jean-Jacques Henner intègre à la panoplie de sa parfaite citadine un parapluie fermé complétant sa tenue. Les matériaux accessibles, comme le rotin ou le coton, sont destinés aux classes populaires, tandis que les matières nobles, tels le fanon de baleine, l’acier trempé et la soie, sont réservées aux milieux aisés. Sous la monarchie de Juillet, Louis-Philippe, le « roi citoyen », contribue à rendre célèbre cet objet qu’il porte à l’occasion de tous ses déplacements. Il est ainsi surnommé le « roi parapluie ». L’accessoire devient alors un symbole de la bourgeoisie, avant d’être associé, à la fin de son règne, à une forme de conformisme trivial.

Avec la pluie, des photographes comme Brassaï, Sabine Weiss ou André Kertész élaborent un nouvel imaginaire de la ville. Rues miroitantes, vitrines oblitérées par des gouttes ruisselantes, rigoles débordant le long des trottoirs, fragments de pavements : autant de motifs qui sont le point de départ d’une poésie urbaine renouvelée. Dans le catalogue de l’exposition (Marie-Anne du Boullay, Jeanne-Marie David, David Quéré et al., Sous la pluie. Peindre, vivre et rêver, Oissel-sur-Seine, Octopus, 2025, 304 pages, 30 euros), Camille Bertrand-Hardy évoque à ce propos l’esthétique de la Nouvelle Vision et décrit comment ces artistes « s’emparent de ce qui est devenu un lieu commun de la peinture [...] pour en donner une transcription spécifiquement photographique, attentive aux attitudes des promeneurs autant qu’à la géométrie de la ville ». Ces cadrages inédits participent pleinement d’une nouvelle modernité.

Dans cette dernière section, des enregistrements de poèmes, la voix de la chanteuse Barbara, des photographies et des peintures se répondent, jusqu’à une étonnante petite huile sur carton d’Egon Schiele, sur laquelle seules des flaques-miroirs s’étalent sur un fragment de chaussée. Le cinéma n’est pas en reste : l’exposition montre de quelle manière la pluie agit comme un amplificateur émotionnel, de la comédie romantique au burlesque. Entre spleen, malice et douce vibration, elle traverse les images et les récits, laissant au visiteur une impression tenace – et peut-être, en sortant du musée, l’irrésistible envie d’aller chanter sous la pluie !

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« Sous la pluie. Peindre, vivre et rêver », du 7 novembre 2025 au 1er mars 2026, musée d’Arts, 10, rue Georges-Clemenceau, 44000 Nantes.

ExpositionsMusée d'Arts de NantesGustave Courbet Anna-Eva BergmanJean-Jacques HennerBrassaï
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