Ce que scelle l’exposition « Berthe Weill. Galeriste d’avant-garde parisienne », c’est assurément l’histoire d’une redécouverte, amorcée dans les sphères académiques aux États-Unis au cours des années 1990 et poursuivie en France dans les décennies suivantes : celle d’une galeriste, née en 1865 à Paris, dans une famille juive modeste originaire d’Alsace et dont l’activité commença avec le XXe siècle pour s’achever sous l’Occupation et le régime de Vichy, précisément en 1941, dix ans avant qu’elle ne décède, presque sans ressources quoique fort respectée.
Un « soldat obscur de la bataille pour l'art vivant »
Il a fallu tout le travail de recherche mené par Marianne Le Morvan – depuis la biographie qu’elle a publiée en 2011 et la création des archives Berthe Weill – pour parvenir à reconstituer plus précisément cette trajectoire, que l’exposition, conçue avec Sophie Eloy, attachée de collection au musée de l’Orangerie, déploie chronologiquement, entre documentation et œuvres pas- sées par la galerie. En effet, outre ses mémoires, parus en 1933 sous le titre évocateur de Pan !... dans l’œil... ou Trente ans dans les coulisses de la peinture contemporaine, et les 123 numéros recensés à ce jour du Bulletin imprimé entre 1923 et 1935, il n’est resté que peu de traces concrètes de ses activités : ni inventaire ni livre de police qui auraient permis d’identifier à coup sûr les œuvres exposées.
Quelques photographies cependant, montrant des accrochages ou des fêtes, dont le « Bal des noces d’argent » de 1926, et plusieurs portraits, parmi lesquels celui tracé au crayon par Pablo Picasso en 1920, mais aussi ceux peints par Emilie Charmy, Édouard Goerg ou encore Georges Kars, permettent de se représenter celle que le peintre et écrivain Edmond Heuzé a décrite dans L’Art d’aujourd’hui en 1953 comme un « soldat obscur de la bataille pour l’art vivant ». Obscur, car vite tombé dans l’oubli, mais également par sa mise austère et sa plume impitoyable envers le monde de l’art de son temps. À presque chaque section du parcours, une phrase ou formule de Berthe Weill sert d’exergue, lui redonnant la parole tout en épousant son point de vue : du début à la fin, depuis « Ma résolution est inébranlable ; on verra bien ! » jusqu’à « Je dois lutter seule », c’est toute la détermination de la galeriste qui s’exprime, en dépit des obstacles et des résistances qu’elle n’a cessé de rencontrer.

Georges Kars, étude pour le Portrait de Berthe Weill, 1927, collection Marianne Le Morvan.
Courtesy des archives Berthe Weill et du musée de l’Orangerie
L’entrée dans l’exposition se fait en fanfare : elle montre la jeune femme achetant et vendant les œuvres de Pablo Picasso, tout juste arrivé à Paris (Le Moulin de la Galette, 1900, à Arthur Huc, directeur de La Dépêche de Toulouse), et réalisant la première vente d’un tableau d’Henri Matisse (Première Nature morte orange, 1899) peu après avoir ouvert sa galerie avec une exposition inaugurale présentant, entre autres, Paco Durrio et Aristide Maillol. D’emblée, son mot d’ordre est trouvé, « Place aux jeunes ! », et des stratégies élaborées pour soutenir financièrement ce travail de découvreuse : vente d’un fonds de dessins d’Odilon Redon hérité de Salvator Mayer, l’antiquaire chez qui elle a effectué son apprentissage, mais aussi, sur les conseils du marchand catalan Pere Mañach, lequel lui fait rencontrer Pablo Picasso, de dessins d’illustrateurs, profitant du voisinage de son enseigne avec le cabaret La Boîte à Fursy, dans le quartier de Pigalle (dans le 9e arrondissement de Paris).
Conjuguer constance et nouveauté
Et si les artistes que Berthe Weill a exposés ont connu des destins divers – Henri de Toulouse-Lautrec, la sculptrice Meta Vaux Warrick Fuller ou encore le peintre Fabien Launay –, la galeriste n’en reste pas moins attachée jusqu’au bout à cette diversité qu’elle a très tôt revendiquée, pour ses choix, mais aussi pour ses acheteurs ; elle qui déclare, dans une dédicace de ses mémoires, avoir « horreur du snobisme » et admirer « les amateurs éclectiques », « qui ne collectionnent que pour leur propre plaisir et la satisfaction de l’œil, ce qui les rend des plus sympathiques ».
Ainsi accueille-t-elle les expérimentations néo-impressionnistes (Champs de pavots, 1904), puis cubisantes (Le Port, 1912) de Jean Metzinger, ainsi que les périodes fauves de différents artistes – Maurice de Vlaminck ou André Derain –, restant fidèle à Raoul Dufy depuis Paysage de Provence fauve (1905) jusqu’à 30 ans ou la vie en rose (1931), œuvre bilan, mise en abîme ou florilège de styles et motifs décoratifs. Elle rend compte de la façon dont le fauvisme, à partir du Salon d’Automne de 1905, et le cubisme, à partir du début des années 1910, passée leur phase la plus expérimentale, fédèrent des artistes d’horizons variés – le Hongrois Béla Czóbel pour le premier, le Mexicain Diego Rivera ou la Polonaise Alice Halicka pour le second –, contribuant à former le creuset de l’École de Paris. Aussi la présente manifestation résonne-t-elle tout particulièrement avec la collection Walter-Guillaume et l’une des orientations scientifiques du musée de l’Orangerie : l’étude des acteurs de la scène artistique parisienne du tournant des XIXe et XXe siècles.

Raoul de Mathan, Le Cirque, 1909, huile sur toile.
Courtesy du musée de l’Orangerie
Au sein de cet éclectisme défendu par Berthe Weill et qui s’incarne dans les quelque 400 expositions et presque autant d’artistes qu’elle présente durant ses quarante années d’activité, des amitiés durables assurent comme des fils rouges. C’est le cas d’Emilie Charmy rencontrée au Salon des Indépendants en 1905 et montrée vingt-cinq fois en près de trente ans, ce malgré l’indifférence manifestée par la critique pour sa peinture. Il en va de même de Suzanne Valadon dont elle accroche les œuvres à partir de 1912, à plus de vingt occasions, dont trois expositions personnelles où apparaît, entre autres pièces majeures, La Chambre bleue (1923).
Car tel est l’un des engagements de la galeriste, laquelle entend valoriser les femmes – ainsi que les jeunes, les autodidactes, les inconnus et plus largement la nouveauté sous toutes ses formes – et développe pour les défendre des méthodes de communication novatrices : les « bulletins-invitations », édités au même format mais changeant de couleur, lesquels au fil des années constituent une collection et comme une famille d’artistes ; et les expositions thématiques, « La Fleur », « Les Oiseaux », « La Joie de vivre ». Ni les échecs commerciaux, ni la censure subie en 1917 pour avoir montré des nus d’Amedeo Modigliani visibles depuis la rue, ni le machisme d’un milieu où elle faisait figure de pionnière, ni l’antisémitisme enfin n’ont pu la faire dévier de ce credo consigné dans ses mémoires, comme une leçon de constance : « Cette vie, je me la suis faite ainsi parce que je l’aime ainsi [...] je me suis créé une occupation qui me plaît infiniment et je dois m’estimer heureuse... je le suis. »
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« Berthe Weill. Galeriste d’avant- garde », du 8 octobre 2025 au 26 janvier 2026, musée de l’Orangerie, jardin des Tuileries, 75001 Paris.



