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Marché de l'art

Christie's innove en vendant une œuvre NFT

La maison de ventes anglo-saxonne est la première à proposer aux enchères une œuvre créée grâce à cette nouvelle technologie, qui suscite de plus en plus d’intérêt pour le marché de l’art.

Les NFT (Non Fungible Token, token non fongible) sont-ils juste un effet de mode ou représentent-ils l’avenir du marché de l’art ? C’est la question que Christie’s va tester ce mois-ci, lorsqu’elle deviendra la première grande maison de ventes aux enchères à proposer une œuvre d’art NFT.

Beeple, Everyday : The First 5 000 Days, 2021. Courtesy Christie’s, ©D.R.

L’œuvre est signée de Beeple – un nom qui ressemble à celui d’un personnage d’une émission de télévision pour enfants, mais dont le compte Instagram affiche un nombre très réel de 1,8 million de « followers » - et s’intitule Everydays : The First 5 000 Days (Tous les jours: Les 5 000 premiers jours) et date de 2021. Cette grande œuvre pixélisée est composée de 5 000 images créées chaque jour depuis le 1er mai 2007. Beeple (de son vrai nom Mike Winkelmann) est déjà soutenu par des célébrités. Il a créé des visuels pour des concerts d’artistes tels que Ariana Grande, Justin Bieber, Childish Gambino, Nicki Minaj, Skrillex et deadmau5. Sa production connaît un vif succès commercial. Ainsi, une collection de vingt de ses œuvres a été vendue pour 3,5 millions de dollars en décembre 2020.

BEEPLE A CRÉÉ DES VISUELS POUR DES CONCERTS D’ARIANA GRANDE OU JUSTIN BIEBER

Compte tenu du caractère inédit de cette mise en vente, Christie’s ne communique pas d’estimation pour l’œuvre de Beeple. Les enchères vont démarrer à 100 dollars – la vente se déroulera du 25 février au 11 mars. Contrairement à l’œuvre NFT de Robert Alice vendue en octobre 2020 chez Christie’s (qui était une version virtuelle d’un tableau), l’œuvre de Beeple est purement numérique. L’adjudicataire recevra un fichier crypté sans aucune matérialisation physique et la transaction sera enregistrée sur la Blockchain. Contrairement au monde de l’art traditionnel, la provenance de tous les achats de NFT est publique, immuable et disponible sur la Blockchain.

Selon le spécialiste de Christie’s en art d’après-guerre et contemporain Noah Davis, le marché des NFT a « connu une ascension rapide au cours des dernières années, et plus particulièrement au cours des derniers mois ». Ainsi, le 14 février, le graphiste David Rudnick, connu pour ses collaborations très remarquées avec des musiciens tels que Black Midi, Nicolas Jaar et Oneohtrix Point Never, a vendu un NFT de la Saint-Valentin pour près de 20 000 dollars. Un enchérisseur anonyme a payé 10,8 Wrapped Ether (WETH), soit l’équivalent de 15 600 euros, pour Stem, une fleur dont le rendu est pourtant imparfait. Cette œuvre a été vendue sur le site de commerce en ligne Zora, qui offre aux artistes un pourcentage sur toutes les ventes futures, contrairement aux plateformes commerciales traditionnelles où les artistes ne touchent rien en cas de revente. Dans le cas de Stem de Rudnick, il a touché 10%.

CHAMATH PALIHAPITIYA A CONSTITUÉ UN PORTEFEUILLE IMPORTANT DE NFT

Mais la question reste de savoir qui achète ce genre d’œuvre. Noah Davis affirme que les Millenials constituent « un segment important du marché des NFT et pour la plupart ne se sont jusqu’à présent jamais intéressés à la catégorie des œuvres d’art traditionnelles vendues aux enchères ». Le spécialiste note également que parmi les acheteurs figure « une génération de collectionneurs qui attendent depuis longtemps l’avènement du marché de l’art numérique ».

Le marché potentiel des NFT est particulièrement prometteur, ajoute Noah Davis, « car il s’adresse à un public au fait des technologies et particulièrement intéressé par l’art numérique, ainsi qu’aux collectionneurs qui sont depuis longtemps attirés par l’art cutting-edge dans le domaine des nouveaux médias ». Parmi les grands noms de la technologie qui ont récemment fait connaître leur intérêt pour l’art NFT, figure Elon Musk, directeur exécutif de SpaceX et Tesla, et Chamath Palihapitiya, PDG de la holding technologique Social Capital et ancien dirigeant de Facebook. Chamath Palihapitiya a constitué un portefeuille important de NFT, comprenant des œuvres d’art numériques et des cartes commerciales virtuelles. Il a récemment déclaré à l’agence Bloomberg : « Je pense vraiment que [les NFT] sont le prochain lien entre la monnaie numérique et des actifs numériques ».

Chamath Palihapitiya a également fait les gros titres récemment en tant que « roi incontesté des SPAC [Special Purpose Acquisition Company] » – un autre nouveau domaine qui semble s’ouvrir pour le marché de l’art. Pour certains, comme Jason Bailey, le fondateur de la base de données analytique artnome et spécialiste de l’art numérique, l’attention actuelle portée aux NFT n’est pas étonnant. Selon lui, « le centre de la culture et de l’influence est depuis longtemps passé du monde analogique au monde numérique » – et la pandémie accélère sans aucun doute ce changement.

LA QUALITÉ ARTISTIQUE DE CES ŒUVRES NFT A ÉTÉ UN POINT DE FRICTION

Néanmoins, le monde de l’art a dans l’ensemble été lent à rattraper son retard. Comme le souligne Jason Bailey, les grandes maisons de ventes aux enchères, notamment, « sont construites autour de l’exclusivité, d’un système centralisé et d’événements analogiques comme les ventes aux enchères en live et les foires d’art. Cette approche a bien fonctionné avec la génération des baby-boomers pendant de nombreuses décennies ». Cependant, « les générations post-baby-boomers s’apprêtent à bénéficier du plus grand transfert de richesse de l’histoire de l’humanité. Les jeunes générations ont des opinions opposées aux valeurs des baby-boomers, préférant les marques fondées sur l’inclusion, la décentralisation et possèdent une connaissance innée du numérique, ajoute-t-il. Si Christie’s et les autres maisons de ventes traitent la Blockchain et les NFT comme une tendance plutôt que comme l’avenir du marché de l’art, elles auront manqué leur chance d’attirer les générations futures ».

La qualité artistique de ces œuvres NFT a été un point de friction pour certains des acteurs les plus traditionnels du monde de l’art. Cependant, Jason Bailey affirme que renoncer aux NFT parce qu’on n’aime pas le travail d’une poignée d’artistes est « un peu comme si on avait vu quelques sites web au début des années 1990 et qu’en se basant là-dessus, on passait à côté de tout le potentiel d’Internet ». La question est maintenant de savoir combien de temps il faudra pour que les NFT intègrent le marché de l’art et ne soient plus simplement achetés et conservés. Ce n’est qu’à ce moment-là que nous pourrons évaluer si ce marché va prospérer ou non.

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Vente du 25 février au 11 mars 2021, Christie’s.