Analyse
Hors piste

Pascal Comelade, pochette surprise

Le compositeur catalan raconte sa passion pour l’art brut et la BD, ses amitiés avec les pionniers de la figuration libre et son rapport à la peinture qu’il pratique en autodidacte.

Il existe un terrain de jeu où musique et arts plastiques font plutôt bon ménage. Ce territoire, c’est le carré de la pochette de disque qui mérite autant sa place dans une discothèque que sur les cimaises d’un musée. On ne compte plus les illustrations signées par de grands noms de l’art moderne ou de l’art contemporain : Takashi Murakami pour Kanye West, Andy Warhol pour The Rolling Stones, Victor Vasarely pour David Bowie, Peter Blake pour The Beatles, Jeff Koons pour Lady Gaga, Gerhard Richter et Raymond Pettibon pour Sonic Youth…

Pascal Comelade, Raph Dumas : Coblism, Marenda disc, 2011. © Marenda disc

Fasciné par les arts visuels, Pascal Comelade, 67 ans, a toujours porté un soin particulier aux images qui ornent sa prolifique production – 45 ans de carrière. L’homme en noir a travaillé avec les dessinateurs Alex Barbier, Willem, Charles Berberian, Serge Clerc, Joost Swarte, Frank Margerin, les peintres Robert Combas, Miquel Barceló, Hervé Di Rosa, les photographes Les Krims, Sophie Calle ou Claude Gassian. Une liste déjà impressionnante, mais loin d’être exhaustive.

Collages d’images et de sons

Pour son dernier album, le Catalan a mis lui-même la main à la pâte ou plutôt à la colle, puisqu’il s’agit d’un assemblage de lettres découpées dans un journal, dont l’esthétique fleure bon le Do It Yourself des années punk. Le Cut-Up populaire, titre de l’objet en question, est raccord avec la forme. Il est constitué de vingt-huit instrumentaux, autant de symphonies de poche où se croisent, sous des intitulés oulipiens, folklore, instruments jouets, musique répétitive et guitares orageuses. Sans se tromper, on sait déjà que la sortie de cette belle livraison rencontrera moins d’écho que le dernier Francis Cabrel. Installé à Céret, au pied des Pyrénées, le compositeur ne bénéficie pas d’une aura médiatique à la hauteur de son talent, mais il s’en moque comme de sa première corde de guitare cassée. Reconnu par ses pairs, à l’instar de PJ Harvey ou de Robert Wyatt, artiste culte pour ceux qui ont déjà prêté une oreille à ses morceaux, le rebelle s’épanouit dans les marges. Il façonne un langage singulier, personnel et touchant. « Je suis un autodidacte. Je ne sais ni lire ni écrire la musique. Je me considère comme un musicien de blues. Ma pratique est instinctive, directe, radicale. Je viens de l’underground et je ne me projette absolument pas dans l’avant-garde contemporaine. Je produis une musique instrumentale qui n’est pas destinée à l’image », rappelle-t-il.

Pascal Comelade. © Stéphane Estevès

Le Chaissac du rock

Le paradoxe, c’est que la création de Pascal Comelade est pourtant étroitement liée aux arts visuels. Et cela ne date pas d’hier. La couverture de son tout premier disque, Fluence, en 1975, a été réalisée à Montpellier avec le peintre et photographe Jacques Fournel. « Pendant la nuit, nous sommes allés dans les locaux des Beaux-Arts pour tirer des sérigraphies. Au bout d’une centaine de tirages, nous avons arrêter : nous n’avions plus de places pour les pendre et les faire sécher. » Au fil des années, le compositeur a commandé des pochettes à ses amis dessinateurs et artistes. À croire qu’il réalise des disques uniquement pour le plaisir de les illustrer. Il n’a utilisé une peinture déjà existante qu’une seule fois, une œuvre de Gaston Chaissac dont il compare le talent à celui de Joan Miró. « Chaissac a dit : Je pratique l’argot de la peinture. J’ai repris sa formule pour l’album L’Argot du bruit [1998]. J’aime sa position dans le monde de l’art. Il est hors mouvement, hors école. Musicalement, je suis en lien avec lui. Nous avons inventé notre propre style, notre propre couleur, notre propre grain. »

« Je suis un autodidacte. Je ne sais ni lire ni écrire la musique. Ma pratique est instinctive, directe, radicale. Je viens de l’underground. »

Comelade n’appartient à aucun courant ni aucune académie. Il trace sa propre ligne au sens propre comme au figuré, puisqu’il est aussi peintre et dessinateur. L’homme entretient une relation avec la peinture à la fois simple, respectueuse et teintée d’humour. « Ma découverte s’est faite dans les dictionnaires. Dans le Larousse universel, il y avait des reproductions de tableaux réalistes. Certains m’ont amusé avec leurs titres pompiers. L’un de mes morceaux récents s’intitule Coucher de soleil sur l’Adriatique. C’est un hommage à cette toile accrochée au Salon des indépendants au début du XXe siècle et présentée comme l’œuvre d’un brillant artiste italien [Joachim-Raphaël Boronali]. En réalité, elle avait été réalisée avec la queue d’un âne trempée dans un pot de peinture. J’aime les cartes postales des musées, les graffitis, les affiches de sport et de cinéma signées par le grand illustrateur Jean Mascii. » Humble et modeste, Pascal Comelade est le meilleur avocat de l’art populaire. Né en 1955, le musicien a été marqué par « les deux formes de création les plus frénétiques du XXe siècle : la BD et le rock ». Enfant, il attendait chaque semaine avec impatience les nouveaux numéros de Spirou, Tintin, Pilote. Il admire les classiques de la BD américaine, les comic strips en noir et blanc qui accordent de la place à l’humour : Mandrake, Dick Tracy, Krazy Kat. Il ne reste pas insensible à l’école franco-belge, du Gil Jourdan de Maurice Tillieux au Blueberry de Jean Giraud.

Pascal Comelade, Raph Dumas : Coblism, Marenda disc, 2011. © Marenda disc

Hors des sentiers battus

Si l’on déroule encore un peu plus le fil artistique, on découvre l’autre « gros morceau » qui a forgé le regard de Pascal Comelade : l’art brut. « Mon pauvre père était psychiatre. J’ai vécu pas mal d’années dans un asile. » Dans la bibliothèque paternelle, il pioche L’Art psychopathologique de Robert Volmat (1956), L’Art chez les fous de Marcel Réja (1907) ou L’Art brut de Michel Thévoz (1975). Il apprécie la singularité de ces autodidactes à l’écart des circuits de l’art : Émile Ratier, Raymond Isidore et sa maison Picassiette, Camille Renault. Lui, l’outsider, se retrouve dans ces formes spontanées, inventives, non professionnelles. « J’ai des accointances avec ce genre de pratiques. J’ai moi aussi ce petit côté inculte », souligne celui qui a inauguré, en 1995, la rue Marcel-Duchamp, à Paris.

Même génération, même région (Montpellier pour lui, Sète pour eux), même esprit de liberté, même passion pour le rock, même absence de hiérarchie entre haute et sous-culture, Pascal Comelade était fait pour s’entendre avec les compères de la figuration libre Robert Combas et Hervé Di Rosa. « En filigrane, ce qu’il y a en permanence chez nous, ce sont le sens de l’humour, l’auto-critique, l’autodérision. Nous avons tout fait pour évacuer ce qui était froid, gris, docte et pédant dans notre travail. »

« À aucun moment je ne me considère comme un plasticien. Mais j’ai toujours fait de la peinture, des collages, depuis tout petit. »

Lié par une amitié solide, voilà un moment que le trio se croise et s’entrecroise. Pascal Comelade n’est pas ce qu’il appelle un musicien de tournée. « J’ai toujours privilégié la situation, l’instant, à la répétition figée d’un spectacle. » Il a ainsi développé l’art du concert dessiné et de la performance musicopicturale en compagnie de Combas, de Di Rosa ou d’une autre forte tête, le peintre majorquin Miquel Barceló avec lequel il a créé, en 2016, « L’Image fantôme ». Lors de la première partie du spectacle, Barceló peint sur une toile qui noircit au contact de l’eau pendant que le pianiste improvise. Dans la seconde partie, la musique accompagne la disparition totale de la peinture. Cette image fantôme a déjà hanté les villes de Paris, Salamanque, Tokyo et Zurich.

Le rien illustré

Quand il n’est pas dans sa cuisine en train d’enregistrer sur son magnétocassette, cet amateur de James Ensor et d’Asger Jorn empoigne ses pinceaux. Il tient à mettre les points sur les i : « À aucun moment je ne me considère comme un plasticien. Mais j’ai toujours fait de la peinture, des collages, depuis tout petit. Je dessine très mal, j’ai des difficultés avec les visages et la perspective. » Pendant le confinement, il a réalisé le portrait en noir et blanc sur des feuilles A4 de tous les gens qu’il a croisés. Il en a gardé une centaine pour former une vaste tapisserie qui sera exposée avec d’autres peintures et dessins au centre catalan d’art vivant La Providence, à l’Ille-sur-Têt (Pyrénées-Orientales). Pas de châssis ni de toiles. L’artiste affectionne les matériaux prosaïques comme le carton, le bois, le papier. Dans ses œuvres, on croise Mickey Mouse, Batman, Elvis Presley… Son travail a été rassemblé dans un livre, paru en février 2020, dont le titre, Le Rien illustré (Les Fondeurs de briques), est une référence au philosophe Max Stirner, qui opposa à tous les systèmes politiques et sociaux la réalité de l’individu unique. L’inclassable Pascal Comelade est bien un artiste unique en son genre.

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Pascal Comelade, Le Cut-Up populaire, Paris, Because Music, 2020, because.tv; « Música invisible », 30 octobre - 20 décembre 2020, La Providence, 7, rue de la Porte / place de l'huile, 66130 LIlle-sur-Têt.