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Héros foudroyé, baguettes dorées et nid de guêpes

Patrick Javault
30 octobre 2026
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Vue de l’exposition « Lee Krasner : Works from the 1960s » chez Gagosian, Paris. © 2026 Pollock-Krasner Foundation/Artists Rights Society (ARS), New York. Photo Maris Hutchinson. Courtesy Gagosian

Vue de l’exposition « Lee Krasner : Works from the 1960s » chez Gagosian, Paris. © 2026 Pollock-Krasner Foundation/Artists Rights Society (ARS), New York. Photo Maris Hutchinson. Courtesy Gagosian

L'actualité des galeries

Un choix d'expositions proposées dans les galeries par le critique d'art Patrick Javault

Lee Krasner : Works from the 1960s

Lee Krasner a un jour déclaré que l’unique constante chez elle était le changement. De ce point de vue, les années 1960 sur lesquelles se concentre l’exposition furent particulièrement riches. Le début de la décennie est marqué pour elle par la dépression et l’insomnie. À de très rares exceptions, Krasner restreint sa palette au blanc, au noir, au brun et à l’ocre pour une série d’œuvres baptisées Umber Paintings. Ce choix obéit autant à des raisons émotionnelles qu’au souci de ne pas se trouver confrontée à des problèmes d’équilibre des tons alors qu’elle peint à la lumière artificielle. Seeded (1960) est représentative de ce qu’elle nomme ses « voyages dans la nuit ». C’est une grande peinture très architecturée avec des éléments de calligraphie et qui creuse l’espace en profondeur. Ce n’est pas un drame que peint l’artiste, mais le renouveau, quelques touches de rose étant là pour le souligner.

Icarus (1964) marque une direction nouvelle, après les Umber. Dans cette construction all-over, la couleur diluée imprègne la toile plus qu’elle ne la couvre. Sur un fond blanc est posé un maillage très dense et énergique de taches rouges et roses et de traits noirs, avec quelques réminiscences figuratives, comme cet œil que l’on croit voir dans le bord supérieur droit. Si le nom du héros foudroyé s’est imposé à l’artiste, c’est, peut-on supposer, pour le feu et la fougue.

Quant à Comet (1966-1970), qui conclut superbement la décennie, elle annonce une orientation vers une peinture hard-edge. Krasner y agence des formes arrondies et d’autres pointues, fuchsia, vert ou blanc sur un fond rose pâle. Dans cette aventure spatiale bien en phase avec l’époque, elle s’approche curieusement de Matisse, l’une de ses plus sûres admirations.

Du 19 octobre au 18 décembre 2026, Gagosian, 4, rue de Ponthieu, 75008 Paris

Vue de l’exposition « Oscar Murillo : Unfinished thinking : Paintings and Social Maps » chez David Zwirner, Paris. © Oscar Murillo. Courtesy de l’artiste et David Zwirner. Photo Nicolas Brasseur

Oscar Murillo : Unfinished thinking : Paintings and Social Maps

C’est en 2013 qu’Oscar Murillo a initié les Frequencies, ce grand projet participatif qui irrigue depuis toute son œuvre, et dont une magistrale restitution fut donnée à Venise en 2022. Dans le monde entier, des jeunes âgés de 10 à 16 ans se voient confier des toiles disposées sur des bureaux de classe qu’ils remplissent de dessins et textes en toute liberté durant six mois. Des représentants de plus de 37 nations y ont déjà pris part et des dizaines de milliers d’œuvres ont été collectées et numérisées. C’est un processus de production et de diffusion sans équivalent. À l’entrée de l’exposition, sous la liste des drapeaux des pays concernés, un QR code nous permet d’accéder aux archives numériques.

Disrupted Frequencies (fréquences perturbées) désigne les tableaux que Murillo peint sur certaines des toiles collectées qu’il a cousues ensemble. À l’huile et au bâton de peinture à l’huile, il y trace des gribouillages épais, lignes en zigzag et grilles, en privilégiant les couleurs primaires, plus le noir et le blanc. Ce brouillage très physique se charge de l’énergie, des aspirations et des idées portées par ces toiles. Une façon de leur donner un surcroît de présence, sinon de visibilité.

L’accès direct à l’espace principal de la galerie a été barré par une cloison blanche et sur celle-ci est accrochée une pièce nommée Nothing gold can stay (portraits of our current selves). C’est une composition verticale de moyen format peinte sur un morceau de carton de fruits d’Ouganda : une large et épaisse tache azur parsemée de touches de couleur. Cette peinture est entourée par des baguettes dorées et deux cadres concentriques séparés par des bandes de miroir. Les cadres ont été dorés à la feuille d’or et celle-ci a été appliquée grossièrement avec les doigts. Ce tableau-miroir est comme une invitation à regarder autour de soi et au-delà de la peinture.

Du 19 octobre au 19 décembre 2026, David Zwirner, 108 rue Vieille du Temple,75003 Paris

Vue de l’exposition « Ian Kiaer : library house » à la Galerie Marcelle Alix. Courtesy de l’artiste et Galerie Marcelle Alix. Photo Aurélien Mole

Ian Kiaer : library house

Les neuf pièces qui forment l’exposition de Ian Kiaer portent toutes le titre de Library House, un adjectif ou un substantif ajouté les différenciant. Ce peut être le nom d’une couleur dans le cas d’une œuvre sur papier ou sur toile, ou un terme descriptif comme « model » pour cette œuvre au sol que l’on voit en entrant dans l’exposition. Celle-ci comprend les maquettes de deux maisons transparentes restituées par du carton, de l’acrylique transparent et du bois avec, entre elles, un nid de guêpes. Le texte de présentation évoque la Casa Biblioteca, une maison de verre construite dans une forêt tropicale près de São Paulo à la demande d’un philosophe qui voulait un lieu pour réfléchir et fumer le cigare. Ce que pareille architecture, pareils noms et intentions, ont inspiré à Kiaer, ce sont une série d’œuvres sur papier ou de toiles, et deux assemblages dont celui déjà évoqué. Library House, pink et Library House, black, qui se trouvent près de la maquette, sont composées chacune d’une feuille de papier hanji colorée à l’acrylique et au crayon et couverte par une plaque de plexiglas. Ces couleurs ont-elles été suggérées par l’observation ou bien s’agit-il de pures abstractions, d’idées de tableaux ? Le plexiglas leur donne un caractère de document sans les charger de préciosité. Chaque détail de présentation compte dans les œuvres de Kiaer et, pour cette raison, elles défient la description. Telle feuille de papier lignée est désignée comme partition, telle autre montée sur toile est surmontée d’une mince ligne de drap en oblique, sur telle autre est esquissée une représentation de plantes. Il n’est pas question de récit mais d’un faisceau de sensations, de traits mémoriels apportés par des choses usagées, et d’idées abstraites. Au sous-sol de la galerie, Library House, botanic, œuvre en six éléments, comprend notamment la maquette d’une serre dans le style du Crystal Palace de Londres. C’est une forme déjà employée par Kiaer et qui offre un point de repère à cette belle et déroutante rêverie de bibliothèque.

Du 20 octobre au 23 décembre 2026, Galerie Marcelle Alix, 4 rue Jouye-Rouve, 75020 Paris

Vue de l’exposition « Larissa Fassler : A Brief Retrospective : Paris · New York · Istanbul » à la Galerie Poggi. Courtesy de l’artiste et Galerie Poggi. ©Bildkunst

Larissa Fassler : A Brief Retrospective : Paris · New York · Istanbul

Au début de cette année, Larissa Fassler avait présenté à Paris, au musée d’Orsay, « État des Lieux », aboutissement d’un travail entamé en 2023 par une immersion de trois mois à l’intérieur du bâtiment. On retrouve quelques-unes de ces œuvres dans cette brève rétrospective.

La méthode de l’artiste consiste en une patiente exploration d’un bâtiment ou d’un espace public, expérience qu’elle restitue par des dessins mêlant plans, informations et notations écrites. À Orsay, elle a commencé par tracer les plans à partir de ses propres déplacements, puis elle y a figuré les visiteurs dénombrés par des points au stylo bleu. Lorsqu’elle constatait un incident ou des tensions, elle substituait le rouge au bleu. À cette représentation des flux qui donne le portrait et la température du musée, l’artiste ajoute une réflexion sur la ligne de partage instaurée par l’institution entre les artistes académiques, d’un côté, et les réalistes et les impressionnistes, de l’autre. Au centre d’un des dessins, Olympia domine la Vénus de Cabanel qu’accompagne un fourmillement de points bleus.

Dans les pièces qu’elle a consacrées à Columbus Circle et à Taksim Square, Larissa Fassler se frotte directement aux questions politiques. Dans le premier cas, elle croise les questions relatives au déboulonnage des statues à des observations prises autour de la place new-yorkaise. Deux tours de verre en perspective aplatie plantent le décor de la controverse. Le plan de la place Taksim est, lui, en partie recouvert par des fanions colorés du parti d’opposition HDP (Halkların Demokratik Partisi, Parti démocratique des peuples) et par le mot « Polis » démultiplié. Fassler observe, rapporte des commentaires, et fait entrer la passion dans son travail d’arpentage du réel.

Du 21 octobre au 28 novembre 2026, Galerie Poggi, 135 rue Saint-Martin, 75004 Paris

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