Walter De Maria : The Singular Experience
C’est un bel hommage qui est rendu à Walter De Maria (1935-2013) autour de la présentation (la première en Europe) de Truck Trilogy, ultime œuvre de l’artiste finalisée après sa mort dans le respect de ses instructions. Truck Trilogy est composé de pick-up Chevrolet 3100, de 1950, refaits à neuf et peints en noir, vert sombre et rouge sombre, en éliminant quelques accessoires superflus tels les rétroviseurs. Sur la benne recouverte de lattes de chêne clair se dressent trois barres d’acier inoxydable. Elles ont un peu plus de 2 mètres de hauteur, une douzaine de centimètres d’épaisseur, sont de section triangulaire, circulaire et carrée, les trois types étant disposés dans un ordre différent sur chacun des véhicules. Le triangle, le cercle et le carré, ces motifs se trouvaient déjà réunis dans une sculpture au sol en acier des années 1972, et plusieurs fois reprise. Le Chevrolet 3100 est un véhicule mythique de la culture américaine, présent dans de nombreux films, et qui renvoie autant à l’adolescence de l’artiste qu’aux multiples déplacements accomplis à l’occasion de sa création majeure du land art, The Lightning Field. Disposés comme pour un convoi ou une procession, les pick-up proposent une méditation sur le temps, la rencontre de l’ordre éternel et de la contingence. Autour de cette œuvre testamentaire, la commissaire, Donna De Salvo, a réuni un ensemble important de pièces qui donnent un vaste aperçu des préoccupations de Walter De Maria, mais font aussi découvrir des aspects peu connus de son œuvre. C’est le cas, par exemple, de ces dessins de soucoupes volantes (Flying Saucers, 1974) qui donnent l’impression d’avoir été pris sur le vif en un étrange croisement d’art conceptuel et de récit d’anticipation, ou de ce paysage constitué par une série de 8 feuilles blanches sur lesquelles sont inscrits au crayon les mots permettant de le décrire (The Large Landscape, 1965-1966). L’histoire des sculptures en acier de De Maria se raconte avec la pièce fondatrice High Energy Bar (1966), mais aussi la sculpture sonore Instrument for La Monte Young, de la même époque, et se prolonge jusqu’à un ensemble de Sided Open Polygon (1984) et à 13, 14, 15 Meter Rows (1985). Cette dernière œuvre est constituée de trois lignes au sol de respectivement 13, 14 et 15 mètres faites d’une succession de barres polygonales en acier de 1 mètre de long. Cette manière de visualiser l’espace évoque immanquablement de Broken Kilometer, œuvre légendaire. Le côté land art est évoqué à travers la projection de Two Lines Three Circles on The Desert, la performance vidéo conçue avec Gerry Schum.
Du 19 octobre 2025 au 18 avril 2026, Gagosian, 26 avenue de l’Europe, 93350 Le Bourget. Commissariat de Donna De Salvo

Vue de l’exposition « Christine Safa : J’ai deux maisons » à la Galerie Lelong, Paris. © Galerie Lelong
Christine Safa : J’ai deux maisons
Christine Safa a choisi de ne peindre qu’un univers restreint : son amoureux, elle-même, des éléments de paysage, des couleurs surtout. Cet univers, elle le peint de mémoire et d’imagination et cette femme qui apparaît parfois dans ses œuvres et qui lui ressemble est avant tout une figure générique. Dans ce nouvel accrochage, elle a, à côté d’œuvres de grand format, choisi de présenter de très petites toiles qui, avec une ou deux couleurs, fixent le souvenir d’une sensation, d’une observation, ou d’un sentiment, devant la mer ou le ciel. Dans un format à peine plus grand, elle a superposé des façades de maisons très simplifiées, autre façon de montrer sa capacité à varier l’approche et son aspiration à l’essentiel.
Un matin (le silence, la maison) est un grand tableau divisé en deux. À gauche, le mur latéral d’une maison dans lequel vient doublement s’inscrire la silhouette d’un arbre. Doublement parce que les branches se tiennent dans les limites du faîtage et de la surface de pierre, et que le feuillage brun se fond par petites taches dans la couleur ocre-beige de celle-ci. À droite, elle et lui se tiennent dans l’ombre dans des tons de brun rehaussés par quelques traits de bleu. Leur pose est figée, et seuls le visage et le haut du buste se détachent nettement. Ce travail avec la lumière unit l’héritage du symbolisme et celui des nabis. Les deux maisons du titre de l’exposition désignent vraisemblablement celle d’Île-de-France et une autre au Liban, mais on peut y entendre aussi deux façons d’habiter le monde, l’une d’elles étant la peinture.
Du 13 novembre au 20 décembre 2025, Galerie Lelong, 13 rue de Téhéran, 75008 Paris

Vue de l’exposition « Victoria Roth : When I became you » chez Emanuela Campoli, Paris. Photo : Rebecca Fanuele. Courtesy de l’artiste et Emanuela Campoli
Victoria Roth : When I became you
Proche de l’abstraction queer, marquée par la fiction spéculative, Victoria Roth repense la relation du corps à la peinture. Elle croise, entrelace, fait s’interpénétrer des formes organiques non genrées, arrondies avec des bouts pointus, dans des couleurs mordantes et avec une très grande diversité de manières. Certaines parties sont modelées pour leur donner relief et volume, tandis que d’autres sont striées ou grattées pour produire de purs effets de surface. L’artiste multiplie les plans, les fenêtres, faisant du tableau un organisme vivant et à tiroirs. On ne s’étonne pas de voir qu’elle ait donné à l’un de ces tableaux le titre Excavation, comme celui d’un tableau historique de Willem de Kooning, annonciateur d’une nouvelle façon de penser les rapports de l’abstraction et de la figuration.
On aurait peine à nommer le tableau le plus déchaîné, mais Hooked fait un bon candidat, et celui qui se rapproche peut-être le plus de la danse. On y voit, au premier plan, trois formes rose chair dans lesquelles semble fusionner une fesse, une jambe et un bras ; trois formes marquées de scarifications rouges qui partent du bord inférieur de la toile et qui, pour deux d’entre elles, s’élèvent jusqu’au bord supérieur, comme s’il leur fallait le porter. Dans cette sorte de mandorle qu’elles dessinent apparaît au loin un homuncule aux bras tendus qui se dresse sur un halo jaune et vert. De chaque côté de cette architecture de chair, s’amassent des formes sinueuses, voire torsadées et qui semblent contenues dans un espace dont les parois sont couvertes de centaines de taches de couleurs.
Dans une vitrine sont exposés quelques dessins préparatoires nourris non seulement d’indications de couleurs, mais également de réflexions et de remarques, comme un véritable journal de la création.
Du 27 novembre 2025 au 15 janvier 2026, Emanuela Campoli, 4-6 rue de Braque, 75003 Paris

Vue de l’exposition « Philipp Simon : You are in good Hands » chez Lo Brutto Stahl. Courtesy de l’artiste et Lo Brutto Stahl
Philipp Simon : You are in good Hands
Artiste mais également auteur de récits de science-fiction, expert en stratégies obliques, Philipp Simon a transformé l’espace d’exposition en y faisant entrer deux imposants volumes de couleur jaune clair brillante qui s’élèvent presque jusqu’au plafond. Intermédiaires entre sculpture et architecture, offrant chacun une face plane et une autre avec une forte pente, l’un de ces Obstacles, placé derrière une colonne, divise en deux la galerie principale, tandis que l’autre est adossée contre l’un des murs dans le deuxième et ultime espace latéral. Chacun des deux est doté d’une fine meurtrière horizontale située très haut. La justesse des proportions, l’éclat doux de la couleur et l’aspect militaire de la construction font une étonnante combinaison. Peut-être est-ce cette dualité qui explique le titre de l’exposition : « You are in good hands » (vous êtes entre de bonnes mains). L’artiste, quant à lui, considère que ces deux sculptures transmettent des informations aux tableaux de l’exposition. Ceux-ci, d’une monochromie très subtile, ont pour caractéristique commune d’être marqués de plis. C’est en appliquant de nombreuses couches de peinture, en superposant aussi une toile sur une autre, que Simon obtient ces effets aléatoires de plissements qui réveillent le souvenir de certains Achromes de Piero Manzoni. Dans Signal, unconveyed, on reconnaît comme matériau originel une nappe avec un motif de larges carreaux brodés de fil clair. La grille moderniste, dans sa version familière, entre en conflit avec les plis, comme deux types d’expériences qui s’enrichissent mutuellement sans pouvoir être vécues en même temps.
Du 29 novembre 2025 au 17 janvier 2026, Lo Brutto Stahl, 21 rue des Vertus, 75003 Paris




