Une vaste rétrospective consacrée à Marisa Merz (1926-2019), seule femme du mouvement arte povera, est proposée à partir de cette semaine dans trois institutions de Turin. Organisée à l’occasion du centenaire de sa naissance, l’exposition « The Dance of the Hours » (La Danse des heures) se déploie au Castello di Rivoli Museo d’Arte Contemporanea, à la Fondazione Merz et à la Galleria Civica d’Arte Moderna e Contemporanea di Torino (GAM).
Si cette manifestation est de loin la plus importante jamais consacrée à Marisa Merz, la collaboration entre les trois institutions n’est pas inédite. En 2005, elles avaient déjà uni leurs forces pour rendre hommage à Mario Merz, époux et collaborateur de l’artiste, disparu en 2003.
Le centenaire offre aujourd’hui l’occasion de porter un nouveau regard sur le parcours et l’héritage de Marisa Merz, explique Francesco Manacorda, commissaire de l’exposition au Castello di Rivoli, avec Marianna Vecellio.
La succession de l’artiste, représentée par la Fondazione Merz, conserve la majeure partie de ses œuvres, notamment des sculptures, des compositions sur papier et des traces documentaires de ses performances. Mais l’intérêt de cette collaboration dépasse largement l’accès exceptionnel à cet ensemble, souligne Francesco Manacorda : « Il s’agit véritablement de trois approches différentes, qui permettent de découvrir trois Marisa distinctes. C’est tout à fait approprié, car elle a cultivé le mystère autour de sa personne et s’est dissimulée derrière lui. Cette collaboration permet de faire émerger une Marisa « polyphonique ». »
Les dix artistes contemporains invités à créer des œuvres en dialogue avec celle de Marisa Merz au Castello di Rivoli participent pleinement de cette approche plurielle. Les contributions de Leonor Antunes, Thea Djordjadze et Lara Favaretto, entre autres, ainsi qu’un film de Tacita Dean, constitueront « un chapitre de l’histoire de l’art », estime Francesco Manacorda.
Malgré une reconnaissance importante, couronnée notamment par un Lion d’or pour l’ensemble de sa carrière à la Biennale de Venise en 2013, Marisa Merz avait tendance à se tenir à l’écart de la scène artistique, souvent de son propre gré. Sa vie avant son mariage, en 1960, reste mal connue, tout comme les raisons qui l’ont conduite, au milieu des années 1980, à renoncer aux expositions personnelles. Plusieurs explications ont été avancées : le désir de se consacrer pleinement à son travail, le refus de la compétition ou une réticence à attirer l’attention. « Certains y voient un choix féministe. Elle avait une fille et a écrit qu’elle souhaitait travailler avec [sa fille] Beatrice lorsqu’elle était toute petite », rapporte Francesco Manacorda.
La place centrale occupée par l’univers domestique dans la pratique de Marisa Merz la distingue des autres artistes de l’arte povera. C’est précisément cette dimension que met en lumière l’exposition de la GAM. L’appartement familial lui servait d’atelier, tandis que ses matériaux et ses techniques – papier aluminium, agrafes, petits pois, couture et tricot – empruntaient aux gestes les plus ordinaires du quotidien.
« La maison comme espace de travail n’était pas une question de commodité, mais de méthode », explique Beatrice Merz, aujourd’hui présidente de la Fondazione Merz. L’exposition qui s’y déroule explore les processus de création et de transformation. « La maison elle-même était un lieu propice à la création et au travail », poursuit la fille de l’artiste.

Marisa Merz, Living Sculpture (1966), sa première œuvre majeure, réalisée à partir de feuilles d’aluminium assemblées par des agrafes. Courtesy GAM – Galleria Civica d’Arte Moderna e Contemporanea de Turin
La première œuvre majeure de Marisa Merz, Living Sculpture (1966), est une vaste structure de papier aluminium assemblé à l’aide d’agrafes, selon un procédé que l’artiste décrivait, non sans ironie, comme « aussi humble et modeste que la broderie ». Aujourd’hui conservée à la GAM, l’œuvre est notamment connue grâce aux photographies prises dans son appartement. On y voit ses tubes argentés surgir de derrière le téléviseur, telles des entrailles extraterrestres, et envahir l’espace jusqu’à presque engloutir la table de la salle à manger. Réalisée pendant les heures passées à la maison à s’occuper de sa fille, Living Sculpture donne une forme visible, et monstrueuse, au travail maternel, rompant radicalement avec les représentations traditionnelles de la vie domestique. La sculpture effrayait d’ailleurs Beatrice lorsqu’elle était enfant. En 1967, elle apparaît dans le film d’horreur d’avant-garde Il Mostro Verde (Le Monstre vert).
L’appartement est resté intact après la mort de Marisa Merz, en 2019. Il contient un grand nombre d’œuvres inachevées, « dont certaines n’ont jamais été vues, pas même par Beatrice », précise Francesco Manacorda. Le titre de l’exposition provient de l’un des nombreux Post-it que l’artiste avait laissés sur les murs de son logement.
Même les pièces présentées au public pouvaient ensuite tomber dans l’oubli. L’exposition du Castello di Rivoli s’articule ainsi autour de la reconstitution de E il Naufragar M’è Dolce In Questo Mare (« Et il m’est doux de faire naufrage dans cette mer »), titre emprunté à un vers du poète Giacomo Leopardi. Cette installation complexe, composée de multiples éléments, avait disparu après sa deuxième présentation, à la Biennale de Venise en 1980. Sa reconstitution a nécessité un patient travail de recherche. Des photographies et le témoignage d’une personne ayant vu l’œuvre ont permis de retrouver la disposition des éléments originaux, parmi lesquels des feuilles de papier brun découvertes dans l’appartement. Francesco Manacorda reconnaît toutefois que, si Marisa Merz était encore en vie, « elle la réaliserait probablement autrement ».
Le caractère provisoire de nombre de ses créations et leur fragilité intrinsèque posent des problèmes de conservation particulièrement délicats. Les décisions sont donc prises au cas par cas, en concertation avec les différents acteurs concernés, explique Francesco Manacorda : « Cette précarité perceptible fait véritablement partie de l’œuvre, mais les restaurateurs et les collectionneurs ne sont pas nécessairement prêts à accepter cette fragilité. »
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« Marisa Merz : The Dance of the Hours », du 29 octobre 2026 au 4 avril 2027, Castello di Rivoli, Fondazione Merz et Galleria Civica d’Arte Moderna e Contemporanea (GAM), Turin, Italie




