L’artiste, poète et cinéaste chilienne, Cecilia Vicuña a dès 1966 posé les bases de ce qu’elle nomme « arte precario ». Sous ce terme, elle englobe les precarios, des assemblages de détritus naturels et artificiels, et les quipus, des installations reliées à des « rituels collectifs et à des performances vocales fondées sur des dissonances et sur la voie chamanique ». Le quipu est à l’origine un mode de communication fait de cordes nouées qu’employaient les Incas et d’autres peuples des Andes. Langage secret, il fut naturellement proscrit par les colons espagnols. Ce mode d’expression disparu, Vicuña en a ressuscité l’esprit et en offre de nouvelles interprétations dans ses installations. Avec l’énergie des nœuds, le quipu porte avec lui la métaphore du tressage, mais aussi l’idée de remémoration ; en espagnol, « cuerda » (corde) est contenu dans « recuerda » (souviens-toi).
Cette première exposition personnelle au Castello di Rivoli réveille le souvenir d’engagements esthétiques et politiques communs à l’arte precario et à l’arte povera. Une exposition, c’est toujours pour Cecilia Vicuña le fruit d’une écoute et d’une imprégnation, et d’un travail collectif pour rassembler et nouer les fils de nombreux récits. La galerie d’exposition dite Manica Grande (littéralement « la grande manche », nef de plus de cent mètres de long), lui offre un espace où déployer un exceptionnel quipu. Il Glaciar ido (le glacier disparu) est né de la redécouverte de la moraine de Rivoli, lieu où l’artiste avait déjà présenté Canoa de Luz dans le cadre de l’exposition collective « Quotidiana » en 2000. L’image du glacier inspire cette nouvelle œuvre qui occupe quasiment toute la longueur de la Manica Grande. On pourrait la décrire comme un très long étendoir suspendu fait de tiges de bambous liées par des cordes et qui descend graduellement jusqu’à l’autre extrémité de la nef. Sur les lignes de traverse ont été déposés des pans de laine crue. Le choc poétique vient, on le sait depuis Pierre Reverdy, du rapprochement de deux réalités éloignées, mais ce quipu a également un lien métonymique avec l’environnement. Le Piémont abrite en effet l’une des dernières manufactures lainières artisanales. Ces pans de laine portent la mémoire du travail, et de l’étape de lavage dans l’eau des rivières. Ils valent aussi comme évocation de disparus sous la dictature chilienne. Rien de funèbre, ni de solennel dans ce long cortège, dans lequel on s’immisce pour en respirer l’odeur. C’est comme un long souffle, une longue respiration qui nous relie à la nature comme aux êtres. Le chant de Cecilia Vicuña nous accompagne par une diffusion sonore et l’on peut lire sur les murs un poème composé pour l’occasion.

Vue de l’exposition « Cecilia Vicuña. El glaciar ido (The vanished glacier / Il ghiacciaio scomparso) », 2026, Castello di Rivoli Museo d’Arte Contemporanea, Rivoli-Turin. Photo Sebastiano Pellion di Persano. © CECILIA VICUÑA, by SIAE
Au terme du cheminement, le visiteur peut regarder des films que l’artiste a consacrés à quelques-unes de ses actions menées au Chili.
Semiya (Seed Song), de 2015, montre l’artiste collectant des semences indigènes au pied des montagnes, dans la vallée de Colchagua, au Chili. On la voit caresser les plantes, chanter, harmonisant sa voix avec les sons de la nature. Le film s’ouvre par ces mots : « Un son est la semence de l’univers. Une semence génétiquement transformée brise le rythme de la terre. Seul un geste d’amour collectif peut contrer la destruction. »
Quipo de Encuentro Juncal-Aconcagua (2024) documente une action collective entreprise pour défendre les glaciers, la biodiversité et les eaux de la vallée du Juncal menacés par les activités d’une entreprise minière états-unienne. C’est un rituel qui mêle le chant et la danse au point de rencontre du río Juncal et du fleuve Aconcagua.
La connexion de cette exposition-action avec le Chili, que Cecilia Vicuña a quitté à la veille de la chute de Salvador Allende mais où elle se rend périodiquement depuis la fin de la dictature, est précisée par la présentation de quelques documents. Parmi eux, se trouve un recueil de poèmes d’auteurs d’Amérique du Sud, publié en 1971, par le grand éditeur turinois Einaudi dans lequel figure un poème de Cecilia Vicuña. Se trouve aussi dans la même vitrine un poème accompagnant une lettre que l’artiste avait adressée à Michelle Bachelet, le jour de son investiture à la présidence du Chili en 2006. Vicuña rapporte qu’elle a, le matin même, gravi la montagne pour y déposer une offrande : un quipu menstruel pour rappeler « l’union entre l’eau et le sang ». La lettre demande à Michelle Bachelet de suspendre le gigantesque projet d’extraction de l’or qui fera disparaître un glacier. Le ton de la lettre est direct, l’expression vibrante, une autre manifestation de l’absence de distinction chez Vicuña entre l’art et la politique. Une note indique que cette demande fut sans effet et que la lutte continue. Cecilia Vicuña déclare : « mon travail se fonde sur le concept de circularité, de régénération. La mort n’est qu’un acte de beauté, de retour à la vie ». Parallèlement à la fabrication de ce nouveau quipu, l’artiste a récolté avec un groupe des détritus autour du château et confié à des étudiants de l’Accademia Albertina di Belle Arti de Turin la confection d’une armature de canoé. La nouvelle sculpture a été placée dans le jardin au pied du château et n’aura qu’une existence brève.
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« Cecilia Vicuña : El glaciar ido », jusqu’au 20 septembre 2026, Castello di Rivoli Museo d’Arte Contemporanea, Piazza Mafalda di Savoia ; Rivoli (Turin), Italie.




