L’atelier préserve la mémoire de ce que l’œuvre achevée ne laisse pas toujours deviner : les gestes qui l’ont façonnée, les images qui l’ont inspirée, les objets qui l’ont accompagnée. Dans cet espace où s’accumulent tentatives et repentirs, la distinction entre l’art du passé et celui du présent se dissout, tant l’artiste entretient, par-delà les époques et les genres, une conversation incessante avec ce qui constitue le substrat de sa pensée. C’est ce repaire habituellement soustrait au regard que Thomas Houseago (né en 1972 à Leeds, Royaume-Uni) et Théo Mercier (né en 1984 à Paris) ont choisi de dévoiler à l’occasion de la sixième édition du mentorat de Reiffers Initiatives, succédant ainsi à Daniel Buren et Miles Greenberg, réunis l’an passé.
Créé en 2021 par Paul-Emmanuel Reiffers, président-fondateur du groupe Mazarine, ce programme de soutien à la création contemporaine associe chaque année une figure internationale à un artiste de la scène française, leur permettant d’échanger pendant plusieurs mois sur leurs pratiques respectives et de bénéficier d’un accompagnement pour la production de nouvelles œuvres présentées lors d’une exposition commune.

Vue de l’exposition « Thomas Houseago & Théo Mercier. Duo du Mentorat Reiffers Initiatives 2026 ». Photo © Philippe Garcia
Cette année, l’artiste britannique installé à Los Angeles et le Français ont choisi de faire de leurs interprétations respectives de l’atelier le fil conducteur de leur rencontre, en investissant les deux niveaux du mythique Studio des Acacias, où travaillèrent autrefois Richard Avedon, Irving Penn et Guy Bourdin.
Sous la vaste verrière du Studio, Thomas Houseago a installé son atelier plusieurs semaines avant l’ouverture de l’exposition, travaillant sur place à de nouvelles œuvres. L’œil découvre ainsi un fertile espace de création laissé en l’état, avec ses livres, ses tubes de peinture et ses outils, soit toutes les traces du travail accompli. Bois sculpté, argile, plâtre et bronze, traditionnellement associés à la sculpture classique et moderniste, côtoient des matériaux plus ordinaires, comme le carton et les fines lattes de bois récupérées sur des cagettes, que l’artiste assemble au gré de ses expérimentations. Sur les murs, de nombreux dessins et compositions proches du photomontage forment autant de planches d’inspiration, où des fragments autobiographiques côtoient les références artistiques qui jalonnent son imaginaire, des Demoiselles d’Avignon de Pablo Picasso à la célèbre tasse recouverte de fourrure de Meret Oppenheim, emblématique de l’esprit subversif du surréalisme. De ces assemblages naissent des figures monumentales aux volumes simplifiés et aux anatomies tourmentées, dont la puissance expressive semble indissociable d’une profonde vulnérabilité. « Mes sculptures naissent souvent de la douleur, du chaos ou du doute, mais elles cherchent toujours une forme de réconciliation », confie alors l’artiste devant ses œuvres récentes où figurent ses emblématiques hiboux ainsi que ses célèbres masques. « Elles parlent de mort, bien sûr, parce que toute sculpture parle de mort, mais elles parlent surtout de vie, de transformation et de la possibilité d’un renouveau », ajoute-t-il. Depuis sa première rétrospective française au musée d’Art moderne de Paris en 2019, l’artiste n’avait pas bénéficié d’une présentation parisienne de cette ampleur.

Vue de l’exposition « Thomas Houseago & Théo Mercier. Duo du Mentorat Reiffers Initiatives 2026 ». Photo © Philippe Garcia
Théo Mercier, qui fut pensionnaire de la Villa Médicis à Rome en 2013-2014, ne cherche pas, quant à lui, à reproduire son atelier parisien, mais à en révéler la logique intérieure, sa géographie intime. Artiste autant que scénographe, il a conçu pour l’occasion un plafond à la structure géométrique et quadrillée, diffusant une lumière soigneusement dirigée pour atténuer les ombres. Sous cet éclairage, une multitude de figures totémiques se dressent sur leurs socles, selon une disposition qui évoque un échiquier et dont chaque sculpture, intitulée Pièce à déjouer, semble occuper l’une des cases. Ces assemblages verticaux, à l’équilibre parfois précaire, réunissent éléments minéraux, formes sphériques et artefacts anciens, parmi lesquels une Marie-Madeleine médiévale en bois présentant son bras en guise d’offrande. Les surfaces érodées, les fragments brisés ou gagnés par les concrétions composent un ensemble d’une étrange délicatesse, où la diversité des matières sollicite un regard haptique, attentif autant à leurs textures qu’à leur histoire. Poétiques, ces jeux de rapprochements renouent avec l’imaginaire ruiniste, où la lente érosion des formes s’épanche dans l’épaisseur des siècles. Mais pour Théo Mercier, le vestige n’appartient jamais tout à fait au passé : arraché à son contexte d’origine, il acquiert de nouvelles significations au contact d’autres objets, selon des associations qui échappent à la chronologie des civilisations. « Ce qui m’intéresse, c’est le parcours des objets : le moment où je les rencontre, les transformations qu’ils traversent dans l’atelier, puis leur déplacement vers d’autres récits », confie l’artiste. Son atelier apparaît ainsi comme le théâtre d’une histoire tissée de rencontres fortuites et d’étranges filiations, comme autant de récits soustraits à l’ordre du temps.
-
« Thomas Houseago & Théo Mercier. Duo du Mentorat Reiffers Initiatives 2026 », du 23 octobre au 12 décembre 2026, 30, rue des Acacias, 75017 Paris.



