Karla Black
Bien que ses expositions soient toujours conçues sur place avec une part d’improvisation, Karla Black insiste pour dire que ses œuvres ne sont pas des installations mais des sculptures aux contours nettement délimités. Dans la galerie, elle a réalisé deux sculptures dans des matériaux fragiles. La première est une sorte de baldaquin en papier à dessin teinté de rose : un amas de très grandes feuilles froissées surmonté de trois larges globes à demi-ouverts portés par des tiges elles-mêmes enrobées de papiers. Cela évoque aussi bien un baldaquin que des pièces de lingerie ou des drapés gigantesques. On y perçoit de l’énergie et un esprit de joyeuse révolte. Entre la feuille et le monument, Cast in Opticspropulse sa propre définition de la sculpture. L’autre pièce imposante, Labour Escapes est une mince toile de polyéthylène bleuté tendue entre quatre manches télescopiques de manière à former un « u ». L’œuvre affiche une solennité teintée d’ironie. Sur les murs ont été fixés une demi-douzaine de miroirs ovales ou circulaires barbouillés de peinture. Si les touches, bien qu’appliquées avec des gants, rappellent l’impressionnisme, les tons de chair dominants, les effets vaporeux ou nuageux nous renvoient au rococo comme il est justement dit dans le texte introductif.
Sur deux tablettes de cheminées traînent ici une palette de fards, là un poudrier de marque, tous deux maculés de peinture. Sur les vitres des fenêtres ont été déposées de fines touches de baume anti-UV. Le jeu avec le corps et ses représentations et la critique sociale peuvent bien sûr se lire en filigrane, mais l’art de Karla Black est résolument abstrait.
Du 5 septembre au 26 septembre 2026, Modern Art, 3 place de l’Alma, 75008 Paris

Vue de l’exposition « Santiago Mostyn : Natural History » chez Andréhn-Schiptjenko, Paris. Courtesy de l’artiste et Andréhn-Schiptjenko. Photo Alexandra de Cossette
Santiago Mostyn : Natural History
Vivant à Stockholm mais ayant grandi en Afrique et aux Antilles, puis ayant étudié à Londres, Santiago Mostyn mène depuis longtemps une recherche sur l’histoire de l’île de Grenade d’où sont originaires ses parents et qui nourrit son travail. « Natural History » s’intéresse aux années 1979-1983 qui virent le renversement d’une dictature sans effusion de sang et l’arrivée au pouvoir de Maurice Bishop, leader charismatique, secondé par Bernard Coard. Ensemble, les deux hommes ont transformé le pays et noué des liens avec des mouvements anti-impérialistes dans le monde. Cette brève histoire s’est achevée en tragédie par l’exécution de Maurice Bishop avec quelques-uns de ses partisans, dont Jacqueline Creft, la ministre de l’Éducation, par des soldats de l’armée nationale, un prétexte à une intervention américaine.
Santiago Mostyn explore cette histoire en partie à travers celle de ses parents qui vivaient alors à Grenade, la mère créatrice d’œuvres textiles et le père animateur de radio. De grandes toiles avec les figures de Bishop et de Creft tapissent deux des murs et une salle est consacrée à la diffusion d’enregistrements de Radio Free Grenada sur huit enceintes d’époque. Mostyn a aussi réalisé des collages à partir d’archives américaines pour leur faire dire autre chose.
Au cœur de l’exposition, figure la projection d’un court film consacré à Bernard Coard. Celui-ci est filmé dans ses activités quotidiennes en Jamaïque. Le film s’achève sur la vision de Coard au milieu d’une forêt avec, en off, sa voix qui raconte un rêve marquant. Coard a passé vingt-six ans en prison pour son implication dans la mort de Bishop. Mostyn n’accepte visiblement pas l’histoire officielle puisqu’il tient a rappelé que celui qui a jugé et condamné l’ancien dirigeant avait été imposé par les États-Unis. Avec sa caméra 16 mm, il observe dans ses mouvements un bloc de légende, une figure tragique qui exerce sur lui une véritable fascination.
Du 5 septembre au 10 octobre 2026, Andréhn-Schiptjenko, 56 rue Chapon, 75003 Paris

Vue de l’exposition « Ignasi Aballí : date et lieu incorrects » chez Martine Aboucaya. Courtesy de l’artiste et Martine Aboucaya
Ignasi Aballí : date et lieu incorrects
On pourrait présenter l’exposition d’Ignasi Aballí comme la réunion de feuilles blanches encadrées et de mots écrits sur les murs, mais ce serait négliger d’autres pièces remarquables, comme ce tableau blanc manipulé avec des mains sales, ou ces pages de journaux masquées par des passe-partout ne laissant apparaître qu’un rectangle de couleur.
« Date et lieu incorrects » n’est que l’une des versions d’un modèle de légende décliné de six manières avec l’adjectif pour variante. Les autres s’achèvent par : oubliés, inventés, indéterminés, inconnus, inexistants. Ces phrases collées au mur couvrent la quasi-totalité de l’espace littéraire jusqu’au silence. Leur font face une série de cinq pages de livres vierges d’inscription, colorées par l’âge, et simplement encadrées. Chacune porte une légende en français et anglais : secret, impensable, effacé, invisible, vide. Les pages pourraient passer pour une illustration de ces termes, à moins que ceux-ci ne qualifient des nuances pour désigner à peu près la même chose.
Letting Time Pass Is Enough pourrait être le titre d’un livre à jamais non-écrit et consiste en quinze feuilles de papier du XIXe siècle apparemment non utilisées en leur temps. Dans la deuxième salle de la galerie, les murs sont couverts de mots en cinq langues (français, anglais, espagnol, allemand, italien) appuyés par un trait oblique. Ce Possible Landscape (Paris Version) énumère des choses invisibles qui se trouvent dans l’air ou dans l’espace à des hauteurs pas toujours déterminables, telles que gaz, ondes, virus ou satellites. Pour d’autres paysages imaginaires, Alballí avait écrit les mots sur une fenêtre comme pour compléter la vision de la nature. Dans cette version, ils nient la matérialité des murs et l’invisible nous apparaît d’une richesse inépuisable.
Du 5 septembre au 31 octobre 2026, Martine Aboucaya, 5 rue Sainte-Anastase, 75003 Paris

Vue de l’exposition « Hugo Ruyant : Pastoral Melody » chez Michel Rein. Courtesy de l’artiste et Michel Rein. Photo Nicolas Brasseur
Hugo Ruyant : Pastoral Melody
Avec « Pastoral Melody », Hugo Ruyant nous offre une exposition « animalocentrée » qui, à trois notables exceptions, présente des tableaux de brebis, agneaux ou béliers. L’une des deux exceptions est un paysage dont le rôle est central dans l’articulation du propos. Il montre un vaste champ divisé par une barrière en oblique dont une des planches a été déplacée pour créer une ouverture. Un large rayon de soleil presque surnaturel donne à cette image de liberté un air de révélation. C’est une manière légère de faire signe vers un sens allégorique.
À ses moutons, Hugo Ruyant donne des têtes souvent caricaturales et très graphiques, et privilégie leurs corps pour se livrer à des variations stylistiques : boucles blanches réalistes, écritures bleu nuit sur fond bleu clair mêlé de vert, et jusqu’à des aplats verts qui négligent d’imiter la laine. On peut dire que dans les différents territoires où son créateur l’entraîne, du cubisme au romantisme, du fond rouge incandescent à l’exercice de style en noir et blanc, l’animal préserve sa personnalité rageuse. Sauf peut-être dans Sheep (at night) cette vision nocturne où sur un fond gris sombre la tête de l’animal semble rougeoyer au-dessus d’une masse confuse, comme transfigurée. Sur le mur adjacent se trouve un tableau de petit format placé assez haut qui représente un ciel bombardé de rais de lumière. Par-delà la répétition insistante d’une figure, Ruyant expérimente, rend des hommages, et approche de la narration.
Du 4 septembre au 10 octobre 2026, Michel Rein, 42 rue de Turenne, 75003 Paris




