En plein centre-ville, à portée de pas l’une de l’autre, deux institutions dijonnaises accueillent un important ensemble d’œuvres de Djamel Tatah (né en 1959) : dans les espaces d’exposition temporaire du musée des Beaux-Arts, des peintures couvrant les quatre décennies que compte à ce jour sa carrière et, disposées dans le parcours permanent du musée national Magnin, une majorité d’œuvres sur papier, fruits d’une collaboration au long cours avec l’Atelier Michael Woolworth.
Des figures en écho
D’un lieu à l’autre, les figures se ressemblent et se reconnaissent à leurs visages opalescents et leurs vêtements sombres, leur manière de s’inscrire dans de vastes champs monochromes ou parce qu’elles sont sobrement tracées à la ligne claire. Seuls ou en groupes, des femmes et des hommes, plus ou moins jeunes quoique sans âge, d’aujourd’hui, mais hors du temps, souvent en pied, presque toujours grandeur nature, y prennent différentes poses, esquissent des mouvements et des gestes qui sont aussi éloquents que suspendus et silencieux. Des gestes dont la dimension théâtrale ou chorégraphique, entre expression et symbole, a régulièrement été évoquée, de même que les sources dans l’histoire de l’art.
Ainsi, lors d’une visite préparatoire au musée des Beaux-Arts, l’artiste a remarqué le volet du retable Le Miroir du Salut sur lequel Konrad Witz a représenté au XVe siècle L’Empereur Auguste et la Sibylle de Tibur. Il s’en est inspiré pour deux tableaux où respectivement une femme et un homme semblent s’adresser ou être à l’écoute, dans l’attente, l’une comme l’autre, de quelque chose qui leur arriverait d’en haut. Et le peintre a souhaité le faire figurer, en accord avec les commissaires scientifiques Caroline Fournillon-Courant et Sophie Harent, au milieu d’un florilège d’œuvres et d’images de toutes époques et origines, lesquelles, en un point du parcours, donnent à voir une part de ce qui le nourrit et de ce à quoi il réagit, de façon plus ou moins directe, quand il crée.

Djamel Tatah, Vois là, 2019, 3 lés gravés sur bois et imprimés recto verso sur une toile de coton, collection particulière, installation in situ, musée national Magnin, Dijon, 2026. Courtesy du musée Magnin. Photo François Jay
Ses œuvres ne portent que très rarement de titres, à l’exception d’un ensemble de longs lés de toile de coton blanche, montré en 2019 à Paris dans le chœur de l’église Saint-Martin-des-Champs et qui, à Dijon, occupent le vide central d’un escalier dans chacun des deux musées. Les corps qui y ont été imprimés, masses sombres sans visage ou mains apparents, chutent et flottent à la fois, perpétuellement, proposant aux visiteurs qui montent et descendent eux-mêmes, cette expérience singulière, possiblement sans fin, entre terre et ciel, pesanteur et légèreté, opacité et transparence – et l’espace ainsi appréhendé se charge d’échos philosophiques, existentiels. Vois, là : telle est l’invitation qui donne son titre à l’ensemble de lés. Parce qu’il est avant tout question du regard et de tout ce qu’il engage, les gestes ayant pour fonction d’attirer l’attention, les postures d’ériger la peinture en miroir; et parce que le regard est toujours situé : non pas une donnée abstraite, mais une expérience de l’être entier, corps et espace mêlés.
Un partage d’humanité
Le regard a lieu, cela s’impose comme une évidence dans la fameuse salle des tombeaux des ducs de Bourgogne, où trois œuvres inédites font écho aux gisants monumentaux et richement ouvragés de Philippe le Hardi et de Jean Sans Peur : trois corps reposant, allongés de tout leur long sur l’axe horizontal des tableaux, une bande noire en dessous, une bande colorée au-dessus, enveloppés, à l’exception de la tête, dans ce qui évoque autant un linceul ou un sac mortuaire qu’un cocon, un sarcophage qu’un sac de couchage. Entre le sommeil et la mort, simples, familiers, à hauteur d’yeux, ils partagent leur humanité avec leurs illustres voisins quand ceux-ci leur prêtent en retour quelque peu de leur solennité. Ces figures de gisants sont nées d’un dialogue avec le Christ mort (1650-1654) de Philippe de Champaigne débuté à l’occasion d’une exposition au musée Matisse, à Nice, en 2024, mais ils sont tout autant liés aux portraits du Fayoum et aux rites funéraires auxquels ils participent.
Un intérêt ancien se sédimente donc ici, de même que les figures d’allongés, présentes depuis longtemps chez Djamel Tatah, prennent là une autre dimension : l’œuvre est faite, comme l’indique le titre de l’exposition, de répétitions et de mutations. Et revoir les premières toiles, Autoportrait à la stèle ou Autoportrait à la mansoura (1986), c’est comprendre la part de fidélité à soi-même et aux autres, à celui que l’on fut et aux choix que l’on a faits, qu’implique une telle approche de la peinture. Comme l’écrivait en effet Samuel Beckett à propos de Bram et Geer Van Velde : « Savoir ce qu’on veut dire, voilà la sagesse. Et le meilleur moyen de savoir ce qu’on veut dire, c’est de vouloir dire la même chose tous les jours, avec patience, et de se familiariser ainsi avec la formule employée, dans tous ses sables mouvants¹ », « affirmer quelque chose, que ce soit sans précédent ou avec, et [y] rester fidèle ».
1. Samuel Beckett, « La peinture des Van Velde ou Le monde et le pantalon », Les Cahiers d’Art, vol. 20-21, 1945-1946.
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« Djamel Tatah. Répéter-muter », 22 mai-20 septembre 2026, musée des Beaux-Arts, palais des ducs et des États de Bourgogne, place de la Sainte-Chapelle ; musée national Magnin, hôtel Lantin, 4, rue des Bons-Enfants, 21000 Dijon.




