Depuis plusieurs mois, des libraires européens et anglo-saxons voient affluer des commandes massives de livres rares, potentiellement destinés à nourrir les modèles d’IA. Aux Pays-Bas, l’entreprise 2077AI a ainsi demandé quelque trois mille ouvrages à Pieter De Vries, libraire à Haarlem, dont certains risquent d’être détruits après numérisation, rapporte Libération. Et le phénomène est loin d’être isolé. Selon le journal espagnol El Diario, Marçal Font, propriétaire de la librairie Fènix à Badalona, en lisière de Barcelone, a reçu sept commandes du même acheteur en l’espace d’une minute. En Allemagne, le libraire Michael Ströter a, lui, constaté des achats effectués systématiquement entre 3 et 5 heures du matin, laissant penser à un processus automatisé. Ces commandes ne provenaient pas d’acheteurs privés, mais toujours de la même entreprise : Zoom Books, une plateforme canadienne qui se présente comme « la principale entreprise de recyclage de livres d’Amérique du Nord ». Pourtant, les ouvrages recherchés, des traités politiques catalans, des manuels en bulgare ou encore des actes de congrès vieux d’un demi-siècle, semblent n’avoir guère de débouchés commerciaux en Amérique du Nord. D’après Courrier international, des commandes similaires ont également été observées en Australie, en Nouvelle-Zélande et au Royaume-Uni.
Interrogé par le quotidien allemand Taz, Zoom Books affirme ne pas pouvoir communiquer d’informations sur les acheteurs de ses livres. Reed Pannell, responsable du développement de l’entreprise, tient toutefois à démentir une partie des spéculations : « Contrairement à ce qui a pu être avancé récemment, Zoom Books ne numérise ni ne détruit les livres », a-t-il spécifié au journal allemand. Une mise au point qui ne dissipe toutefois pas les interrogations sur la destination finale de ces ouvrages.
Car ces achats prennent un relief particulier à la lumière d’une décision rendue en juin 2025 par le juge californien William Alsup. L’affaire opposait Anthropic, l’entreprise derrière l’intelligence artificielle de conversation Claude, aux auteurs Andrea Bartz, Charles Graeber et Kirk Wallace Johnson, qui lui reprochaient notamment d’avoir « téléchargé gratuitement des millions de livres protégés par le droit d’auteur au format numérique depuis des sites pirates sur Internet ». Si Anthropic a finalement accepté de verser 1,5 milliard de dollars aux auteurs concernés pour ces copies illégales, le juge a en revanche considéré que l’utilisation de livres légalement obtenus pour entraîner Claude était recevable, à condition qu’aucune copie de l’ouvrage ne soit diffusée. Il a estimé que cette pratique relevait du fair use, un principe du droit américain qui permet, dans certaines circonstances, d’utiliser des œuvres protégées par le droit d’auteur.
La méthode, dévoilée lors de la procédure judiciaire, est aussi simple que radicale : les livres sont débrochés, leurs pages numérisées une à une dans une bibliothèque centrale, puis les exemplaires physiques sont détruits. L’entreprise sélectionne ensuite différents ensembles et sous-ensembles de livres numérisés pour entraîner ses modèles linguistiques. Pour piloter cette vaste opération, elle a recruté en 2024 un ancien responsable de Google Books, avec un objectif pour le moins ambitieux : obtenir « tous les livres du monde ». Les contenus librement accessibles en ligne se faisant de plus en plus rares pour les entreprises d’IA, l’acquisition de livres physiques peut ainsi devenir une nouvelle source de données. Aux États-Unis, l’utilisation de textes protégés par le droit d’auteur peut entraîner des poursuites, avec des amendes pouvant atteindre 150 000 dollars par œuvre. Mais le fair use permet donc désormais d’entraîner des modèles à partir de contenus acquis légalement, à condition notamment de posséder l’exemplaire physique, de le numériser puis de le détruire afin d’éviter la circulation de copies non autorisées.
Ce verdict marque un changement de paradigme car le livre physique peut devenir un simple support de données, destiné à être mémorisé puis détruit, tandis que son contenu reste à la discrétion de l’entreprise. D’autres approches utilisent pourtant la technologie pour conserver et transmettre les livres. Des projets comme Internet Archive, Gallica ou le Projet Gutenberg montrent qu’il est possible de numériser les œuvres pour les rendre accessibles au plus grand nombre, plutôt que de les détruire et d’en réserver l’usage à une entreprise. Pour l’heure, les entreprises du secteur de l’intelligence artificielle restent très discrètes sur ces pratiques, mais des documents judiciaires révélés en janvier 2026 par le Washington Post révèlent qu’Anthropic a acheté et numérisé jusqu’à deux millions de livres pour entraîner Claude, avant de les détruire.




