Le musée Jean-Honoré Fragonard – collection Hélène et Jean-François Costa, à Grasse, présente, sous le commissariat de Carole Blumenfeld, une exposition consacrée à l’un des thèmes les plus féconds de l’œuvre du peintre : l’enfance. Réunissant des prêts exceptionnels venus du monde entier, le parcours donne à voir un aspect essentiel de son art, où l’observation du réel se conjugue à une remarquable liberté d’invention.
L’accrochage rassemble sujets religieux, portraits, scènes de genre et compositions allégoriques où les catégories académiques finissent par s’estomper. Chez Jean-Honoré Fragonard, le sacré emprunte les accents du quotidien. Une Éducation de la Vierge (1775-1777) possède l’intimité d’une scène d’apprentissage tandis que le Repos de la Sainte Famille en Égypte (vers 1754), l’une de ses premières œuvres connues, traite l’épisode biblique comme une halte familiale. Cette porosité des genres révèle une conviction, dans l’air du XVIIIᵉ siècle : l’enfance est un temps de l’apprentissage de l’existence.
Une ode à l’amour
Cette attention traverse les scènes de la vie familiale. Présenté aux côtés d’un Jeune Couple contemplant un enfant endormi dans un berceau (vers 1770), le remarquable Sara et Philips contemplant leur enfant dans son berceau, dit à tort La Visite à la nourrice (1768), fait du nourrisson le sujet d’émerveillement. Jean-Honoré Fragonard semble y répondre avec malice à Jean-Jacques Rousseau. Là où Julie, héroïne de La Nouvelle Héloïse, demeure prisonnière des conventions, Sarah choisit l’amour plutôt que le rang. Retiré dans une ferme écossaise, le couple trouve son bonheur dans l’affection conjugale et l’éducation des enfants, un idéal qui ne pouvait que séduire le peintre. Celui-ci revient inlassablement aux mêmes gestes. Une mère observe son enfant, le protège, éveille sa curiosité, l’élève. D’une œuvre à l’autre, ces attitudes, sans jamais se répéter tout à fait, se précisent et s’enrichissent. Le peintre ne représente pas seulement l’enfance ; il en saisit les relations constitutives.
Parmi les sources de cette inspiration figure la Sainte Famille aux anges de Rembrandt. Une version peinte par Jean-Honoré Fragonard entre 1761 et 1764, exceptionnellement prêtée par The Fine Arts Museums of San Francisco, est présentée dans l’exposition. La Vierge y suspend sa lecture pour contempler son enfant endormi. Ce rapprochement entre le livre et l’attention maternelle marque durablement l’artiste. Dans L’Éducation de la Vierge (1775-1777), conservée au musée de Picardie, à Amiens, la lecture apparaît comme un signe de transmission unissant la mère et l’enfant dans une intimité d’une rare douceur.
Lorsque Denis Diderot raille, au Salon de 1767, les essaims de putti à la manière de François Boucher, Jean-Honoré Fragonard s’en amuse tout en renouvelant le motif. Sous son pinceau, les putti décoratifs prennent des allures d’enfants. L’enfance devient alors le lieu d’un basculement discret, comme dans le splendide Baiser (vers 1770), où l’innocence laisse déjà entrevoir les frémissements du désir.
La dernière section de l’exposition est sans doute la plus émouvante. Jean-Honoré Fragonard y conçoit la maternité comme un mouvement ascendant : la mère élève son enfant, au sens propre comme au sens spirituel. Le rapprochement entre L’Oiseau chéri (1785) et Les Premières Caresses du jour (1785-1787), fruit de la collaboration entre Marguerite Gérard et Jean-Honoré Fragonard, révèle toute la délicatesse de cette vision. Chez Jean-Honoré Fragonard, l’enfance n’est pas seulement un âge : elle est une promesse, celle de récits en devenir, portés par l’éducation et l’amour maternel.
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« Fragonard. L’enfant chéri de Grasse », du 19 juin au 18 octobre 2026, musée Jean-Honoré Fragonard, 14, rue Jean-Ossola, 06130 Grasse.



