À l’invitation de Saskia Ooms, attachée de conservation et commissaire, Agnès Thurnauer a découvert un pan de l’histoire des femmes que, de son propre aveu, elle connaissait mal : la place et la visibilité nouvelles que certaines d’entre elles occupent dans les milieux intellectuels et artistiques du siècle des Lumières.
En effet, peintres (Élisabeth Vigée Le Brun, Adélaïde Labille-Guiard, Angelica Kauffmann…), auteures (Germaine de Staël) et scientifiques (Émilie du Châtelet, Nicole-Reine Lepaute) parviennent alors à un niveau de formation puis de reconnaissance rarement atteint. Les unes entrent à l’Académie royale de peinture et de sculpture, les autres publient avec succès romans et essais, traduisent Isaac Newton ou se voient confier le calcul des éphémérides astronomiques. La manifestation offre aussi l’opportunité à Agnès Thurnauer de confronter son œuvre à l’iconographie galante et libertine des célébrités que sont François Boucher et Jean-Honoré Fragonard, guidée par une approche critique.
INTERROGER L’INVISIBILISATION
Dans la première salle, intitulée « Portrait et identité », une Bacchante (1784-1785) d’Angelica Kauffmann et un Portrait de jeune femme (vers 1775-1776) d’Élisabeth Vigée Le Brun accueillent le public. Ces tableaux rappellent l’affirmation de ces femmes comme artistes au cours du XVIIIe siècle. Face à elles sont présentées deux œuvres issues de la série Portrait grandeur nature d’Agnès Thurnauer, débutée en 2003, et au sein de laquelle elle entreprend de féminiser les noms de personnalités majeures de l’histoire occidentale – ici, Françoise Boucher et Emmanuelle Kant. Ces Portraits, sous la forme de badges géants, sont un moyen d’interroger l’invisibilisation des créatrices et le mythe du grand homme.
Ces questionnements se retrouvent dans une autre salle (« Le corps à l’œuvre »), tandis que L’Odalisque (1743) de François Boucher, au célèbre séant, et des sculptures signées Jean-Joseph Foucou (La Bacchante au petit faune, après 1777) et François-Marie Poncet (Vénus, 1778) semblent défiées par les œuvres d’Agnès Thurnauer chez qui le langage enrichit et développe la représentation. Ainsi, dans Sleepwalker (2013), elle a peint sur ses fesses et son dos nus des mots liés au champ artistique (« abstraction », « académie », « acrylique », « allégorie », etc.), montrant « toutes ces épaisseurs symboliques et psychiques que traverse le corps quand il est en train de travailler*1 ».
Puis, dans Pour Simon Hantaï (1998-2021), l’artiste s’enquiert, avec esprit : « Est-ce qu’on peut avoir une place sans avoir de statue ? Est-ce qu’on peut avoir une place sans avoir de statut ? » Au centre de la pièce, la série des Matrices (depuis 2012), moules de lettres fragmentés, donne une corporéité au langage. Enfin, dans la section « Performance du féminin », les grands dessins de femmes debout et actives d’Into Abstraction (2013) contrastent singulièrement avec Perrette et le pot au lait (vers 1770), figure tombée et humiliée, de Jean-Honoré Fragonard.
Les dernières salles poursuivent le dialogue entre hier et aujourd’hui. Des portraits de femmes lisant, travaillant ou écrivant signés de Marie-Anne Loir (Portrait de Gabrielle Émilie Le Tonnelier de Breteuil, marquise du Châtelet, vers 1745), d’Adélaïde Labille-Guiard (Portrait de femme, vers 1787) ou de Carle Van Loo (Portrait de femme tenant un livre, vers 1750-1765) révèlent un regard neuf porté sur les individualités féminines au XVIIIe siècle. Ils font écho aux recherches d’Agnès Thurnauer sur les liens entre langage et savoirs dans les séries peintes Prédelles et Tablettes, où signe, représentation et image se rencontrent.
*1 Agnès Thurnauer citée dans le catalogue d’exposition Agnès Thurnauer. Correspondances, Paris, Paris Musées, 2025, p. 71.
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« Agnès Thurnauer. Correspondances », 2 octobre 2025 - 8 février 2026, musée Cognacq-Jay, 8,rue Elzévir, 75003 Paris.



