Dans les cellules silencieuses du Museo di San Marco, à Florence, les toiles de Mark Rothko semblent vibrer d’une intensité spirituelle. Dans cet ancien couvent dominicain, les petites cellules sont d’ordinaire animées par les fresques de Fra Angelico, conçues pour inviter leurs occupants à une contemplation stimulant la prière. Les peintures de Mark Rothko y font aujourd’hui figure d’apparitions : elles font partie de la grande exposition que la ville consacre à l’artiste. Confrontées aux œuvres du début de la Renaissance, elles en paraissent comme des prolongations abstraites : un rayon de lumière jaune sur un rouge profond près d’un ange en prière ou de sombres strates de bleu et de brun auprès d’une crucifixion méditative. En dialogue avec Fra Angelico, elles confèrent à ces pièces dépouillées une puissance émotionnelle saisissante.
ENTRER DANS LA PEINTURE
« Rothko in Florence », organisée par le Palazzo Strozzi, explore la manière dont la ville toscane et son patrimoine artistique ont nourri l’artiste américain (1903-1970), qui s’y rendit à trois reprises dans les années 1950 et 1960. Le parcours, auquel a contribué Christopher Rothko, son fils, se déploie dans trois lieux. L’essentiel des soixante-dix œuvres – un bel ensemble provenant de collections privées et de grands musées, parmi lesquels le Museum of Modern Art, à New York, la Tate, à Londres, et le Centre Pompidou, à Paris – est exposé au Palazzo Strozzi, où le propos retrace l’évolution du peintre. Quelques œuvres présentées hors les murs – cinq à San Marco et deux dans le vestibule de la Biblioteca Medicea Laurenziana, conçu par Michel-Ange – donnent toutefois toute sa portée à l’événement. Après la vaste rétrospective organisée par la Fondation Louis-Vuitton, à Paris, en 2023, « Rothko in Florence » offre un autre éclairage par l’originalité et la force de son parti pris. Si le rapprochement avec Fra Angelico fait rayonner ses peintures, l’accrochage de deux études de 75 centimètres sur 55 centimètres pour les Seagram Murals – commandés en 1958 pour le restaurant Four Seasons, à New York – dans le vestibule de la Biblioteca produit un effet presque oppressant.
Accompagné de son épouse Mell, Mark Rothko, alors presque sans ressource, se rend pour la première fois en Italie en 1950, avec un budget très serré. Il y découvre des merveilles artistiques qu’il n’avait jusque-là contemplées que dans les livres : le forum romain, les vestiges remarquablement conservés de Pompéi ou encore les fresques de Giotto dans la chapelle des Scrovegni, à Padoue. Dans son livre inachevé The Artist’s Reality, l’artiste écrit longuement sur l’âge d’or de la Renaissance italienne. Sa chapelle, à Houston, inaugurée à titre posthume en 1971 et réunissant quatorze toiles sombres, montre qu’il conférait à l’art la faculté de définir l’espace, de même que Fra Angelico à San Marco. Mark Rothko s’est parfois exprimé très clairement sur l’influence de l’art de la Renaissance. « Il a atteint exactement le type de sensation que je recherche », disait-il du vestibule de Michel-Ange, tandis qu’il expliquait ses propres Seagram Murals.
Plus qu’une simple rétrospective, l’exposition au Palazzo Strozzi fait émerger avec une grande évidence les préoccupations de Mark Rothko pour l’espace. En parcourant les salles du palais, on voit l’artiste interagir avec cette dimension de multiples manières, alors qu’il cherche un nouveau langage plastique : certaines œuvres s’intéressent à l’espace, d’autres semblent véritablement le créer. Devant les grandes toiles rugueuses des années 1960, avec leurs strates rouges qui pour-raient avoir été inspirées par Pompéi, le public se sent invité à entrer dans la peinture. L’accrochage, à quelques centimètres seulement du sol, accentue la relation avec l’environnement immédiat, comme si les œuvres devenaient des seuils. Dans une salle octogonale – qui évoque le baptistère de Florence, voire la chapelle Rothko –, un ensemble de tableaux entoure le visiteur comme de lumineux vitraux. Entre les murs Renaissance du Palazzo Strozzi, l’exposition a créé sa propre chapelle.
-
« Rothko in Florence »,14 mars - 23 août 2026, Palazzo Strozzi, Museo di San Marco et Biblioteca Medicea Laurenziana, Florence, Italie.



