Aux confins des eaux grecques, face aux côtes turques, Rhodes entretient des liens étroits avec l’astre qui nous éclaire. Dans la mythologie hellénique, Zeus octroya l’île à Hélios, dieu du soleil qui apportait la lumière en se levant. D’où le joli titre de la Biennale of Contemporary Keramics ou BCK – « Là où le jour se lève » –, événement nomade qui, après une première édition à Santorin il y a deux ans, a jeté l’ancre à Rhodes.
Fondée et soutenue (aux côtés de sponsors privés et appuis institutionnels dont l’Institut français de Grèce) par la commissaire grecque Loukia Thomopoulou, à l’origine du studio de céramique Sealed Earth, à Athènes, la biennale déploie quelque 60 œuvres réalisées par 43 artistes, dont une quinzaine relevant de commandes spécifiques. Les lieux choisis pour leur servir d’écrin : le somptueux cadre historique de la cité médiévale de Rhodes. « Organiser une biennale sur une île différente à chaque fois est un challenge car il faut reconstruire systématiquement le réseau localement, c’est un éternel recommencement. Mais l’avantage, contrairement à une grande ville comme Athènes, est qu’ici, c’est le principal événement artistique pendant plusieurs mois », confie la fondatrice et directrice artistique. Les organisateurs peuvent aussi tabler sur une fréquentation touristique estivale très soutenue, 3 millions de personnes visitant l’île en été !

Etel Adnan, Parmi les tilleuls, 2021. Photo : A.C.
Co-commissaire avec Stamatia Dimitrakopoulos, Anissa Touati pointe dans l’épais catalogue de cette édition la complexité et l’ambiguïté de ce bout de Méditerranée. « Autour de la Méditerranée, écrit-elle, le jour ne fait pas que simplement commencer ; il rassemble. Il rassemble la lumière, certainement, mais aussi des résidus : les souvenirs des croisements, des occupations, des départs, des dévotions, des marchés, des guerres, et des répétitions ordinaires. Ici l’aube n’est pas juste atmosphérique. Elle est historique ».
Cinq sites porteurs de cette histoire accueillent donc les œuvres, rendant unique chaque biennale de céramique. Le musée archéologique et ses jardins luxuriants sont assurément l’un des points forts du parcours. Dans les salles du musée, GianMarco Porru, entre autres artistes, fait couler une rivière où des serpents dionysiaques protègent les rituels. Dans ce même lieu, le prix de la Biennale a été attribué à l’artiste Tülay Kulbay, tandis que Elysia Athanatos et Lynn Kodeih ont reçu les distinctions du jury. Pour le Français Florian Daguet-Bresson, galeriste spécialisé dans la céramique contemporaine, et membre de ce jury, « la force de cette biennale est de montrer des pièces d’artistes liées à la Méditerranée dans un environnement chargé d’histoire permettant de faire apparaître la richesse et la diversité des points de vue ».

Lucille Uhlrich, Helios in reflection, 2026. Photo : A.C.
Dans les jardins, les pièces des autres créateurs se coulent avec finesse entre les ruines antiques et les plantes méditerranéennes. Parmi les interventions les plus poétiques et les plus réussies, Lucille Uhlrich a jeté dans une vénérable fontaine des grosses pièces d’or en céramique qui scintillent au soleil, évocation d’Hélios et réflexion sur « la valeur symbolique qui interfère avec la valeur de l’argent », souligne l’artiste. Non loin, Alban Turquois a modestement posé au sol près d’un bassin des carreaux d’argile qui, dans son atelier à Strasbourg, deviennent émail sous le feu d’une lentille de Fresnel. Sur les carreaux figurent des dessins évoquant les possibilités du verre, des lunettes jusqu’aux savantes machines d’Archimède servant à incendier les navires ennemis, grâce à des lentilles et au soleil. Avec le soutien de l’Institut français, l’artiste part cet été en résidence en Chine.
L’architecte franco-algérienne Meriem Chabani (avec Gorbon Ceramics) investit quant à elle le parvis devant le château restauré par Mussolini (le palais du grand maître, ancienne forteresse des Chevaliers de l’Ordre de Saint-Jean) quand l’île était occupée par l’Italie, avec un ensemble minimal de briques évoquant ce qui peut être construit… ou reconstruit. Une commande réalisée en collaboration avec un atelier de céramique turc et qui a reçu le soutien du fonds Aga Khan de la Brown University, aux États-Unis. Ces mêmes briques devraient être réemployées prochainement dans le cadre de l’Amman Design Week.
Plus conceptuel encore, l’artiste chilien Jorge Cabieses-Valdés a conçu un ensemble sonore évoquant le son des objets en céramique qui se cassent pendant les tremblements de terre que connurent tant son pays que l’île de Rhodes… Habituée des désastres naturels ou humains, feue Etel Adnan est ici représentée dans l’église Saint-Georges avec Parmi les tilleuls, une œuvre monumentale en carreaux de céramique peints datant de 2021. Une pièce colorée et poétique qui rappelle le continuum de la vie et la résilience sur les bords de la Méditerranée.
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Biennale of Contemporary Keramics 2026, jusqu’au 31 octobre 2026, Cité médiévale, Rhodes, Grèce, https://bigbluedot.art/




