« Masculin ? Féminin ? Mais ça dépend des cas. Neutre est le seul genre qui me convienne toujours », professait l’artiste Claude Cahun, pionnière de ce qui serait nommé bien plus tard le queer gaze (regard queer). Sous le titre quelque peu maladroit de « The First Homosexuals »,le Kunstmuseumde Bâle consacre une exposition de référence non pas à l’histoire de l’homosexualité en elle-même, ni même à proprement parler à l’homosexualité dans l’art, mais à cette façon toute particulière dont les homosexuels, queer et trans ont pu appréhender, construire et exprimer leur identité de genre à partir d’œuvres d’art élues ou réalisées par des artistes homosexuels, queer ou trans, ou non. Autrement dit, pour paraphraser Michel Foucault : comment ce que nous choisissons de regarder, voire de contempler, révèle et identifie ce que nous sommes. Ce qu’éclaire plus justement le sous-titre, « La naissance de nouvelles identités, 1869-1939 », d’un projet organisé par l’Alphawood Foundation Chicago, tout d’abord présenté en 2022, puis plus largement au printemps 2025, au Wrightwood 659, à Chicago (avec pour commissaires Jonathan D. Katz associé à Johnny Willis).
UNE GALERIE DE REPRÉSENTATIONS
Le corpus célèbre non seulement le courage et le pouvoir de l’art à donner forme et figure à ce qui est longtemps demeuré tabou, et la manière dont celui-ci a pu transformer la perception que les personnes LGBTQ+ ont eue d’elles et eux-mêmes et des autres. Il documente également la façon dont le désir, l’identité et la connaissance de soi, portés par le souffle de la modernité, ont commencé à prendre de nouvelles visibilités publiques au cœur des métropoles en pleine expansion. En témoignent, de façon à peine codifiée, d’un côté le dessin de Pascal Dagnan-Bouveret, La Blanchisseuse (1879), sur lequel une travailleuse du sexe (ladite blanchisseuse) regarde avec un air de dépit un couple d’hommes bras dessus bras dessous (certainement Carl Ernst von Stetten et Gustave Courtois, amis de l’artiste) marchant en bord de Seine ; et de l’autre, l’iconique tableau monumental de Louise Abbéma, Sarah Bernhardt et Louise Abbéma sur le lac au bois de Boulogne (1883), représentant un moment intime du couple qu’elle forme avec une des actrices les plus renommées de l’époque, et exposé à Paris, au Petit Palais, dans « Sarah Bernhardt. Et la femme créa la star », en 2023.
Pourquoi 1869 ? Parce que la distinction « homosexuel » et « hétéro-sexuel » apparaît alors en tant que telle dans deux tracts de l’écrivain hongrois d’origine autrichienne Karl-Maria Kertbeny, nourris par une correspondance avec le juriste allemand Karl Heinrich Ulrichs. Ce dernier avait forgé dans les années 1860 le terme de « Urning » (Uranien) afin de désigner les personnes présentant un désir inné pour les personnes du même sexe, une sorte de troisième genre doté d’un corps en conflit avec la conscience de sa propre sexualité. Alors que le premier rejetait, lui, l’idée d’une identité fixe en insistant sur la notion de liberté individuelle et d’un désir universel où l’homosexualité et l’hétérosexualité pourraient coexister en chacun. Pourquoi 1939 ? Parce que cette date est celle de persécutions spécifiques liées à la montée des impérialismes et des fascismes, mais également du décès de Sigmund Freud.
Structuré en six sections chronologiques ou thématiques, le propos est plus concentré à Bâle (sous le commissariat de Rahel Müller et Len Schaller) qu’à Chicago, mais pas moins percutant grâce à la présence d’œuvres issues directement des réserves du musée, et de recherches historiques et sociales sur les communautés LGBTQ+ à Bâle comme en Suisse. Le premier chapitre introductif dévoile ainsi une gravure d’Albrecht Dürer intitulée Le Bain des hommes (1496-1497), où l’intimité des corps est particulièrement en jeu, une suite de variations autour de figures mythologiques tels Cupidon, saint Sébastien ou Sappho qui ont fait longtemps référence dans le domaine de l’homoérotisme, ou encore un formidable rouleau érotique japonais des années 1850. Le parcours se prolonge par une série de nus masculins où l’on passe, au fil du XIXe siècle, de l’éphèbe androgyne directement issu des mythes de Ganymède ou de Narcisse au corps de l’athlète – du culturiste au baigneur – dont la musculature fera florès des années 1870 à l’entre-deux-guerres, une mutation qui n’est pas sans effet sur les stéréotypes liés à la virilité – tant hétérosexuelle qu’homosexuelle – ni sur la figure de la garçonne qu’illustrent la Polonaise Tamara de Lempicka, la Chilienne Laura Rodig et la Suisse Ottilie W. Roederstein.

Ottilie W. Roederstein, Selbstbildnis mit roter Mütze (Autoportrait au bonnet rouge), 1894, tempera sur bois, Kunstmuseum, Bâle, Suisse. Photo Martin P. Bühler
UN POSITIONNEMENT POLITIQUE
Il faudra toutefois attendre Louise Catherine Breslau, avec Contre-jour (1888) dans lequel elle se représente avec sa compagne l’artiste française Madeleine Zillhardt, Jacques-Émile Blanche et son Autoportrait avec Rafael de Ochoa y Madrazo (1890), Emilie Mundt et Malerinde og Barn i Atelieret (Portrait de sa compagne et de sa fille adoptive dans son atelier, 1893), Andreas Andersen et son Interior with Hendrik Andersen and John Briggs Potter in Florence (1894) ainsi qu’Ida Matton et sa sculpture La Confidence (1902) pour que la vie ordinaire d’un couple établi prenne enfin une place comme thématique à part entière – et ces œuvres n’en sont que plus émouvantes. Pour autant, les sujets féminins ont été le plus souvent interprétés comme relevant de l’amitié « romantique » ou « sentimentale », et ceux masculins de la « camaraderie virile » ; les clichés persistent.
Le Suisse Paul Camenisch rompt cette tradition de scènes intimistes en plaçant, tout comme les Américains de la Harlem Renaissance, entre 1920 et 1930, l’homosexualité au cœur de leur contexte politique : l’incroyable Schweizer Narziss (1944) dépeint en effet un homme nu se contemplant dans le miroir d’une salle de bains dont chaque carreau révèle une des exactions de la Seconde Guerre mondiale.
La fin de l’accrochage s’attache aux périodes coloniales dont les atrocités et les ambiguïtés sont toujours à déconstruire : une pédophilie latente chez le photographe allemand Wilhelm von Gloeden ; l’introduction de législations homophobes par les colons là où leur précédaient ouverture et tolérance, visible dans l’exceptionnelle suite d’aquarelles péruviennes des années 1827-1849 ; ou la persécution, comme le prouve avec une rare intensité, la gravure de 1594 de Théodore de Bry d’un massacre de « personnes du troisième sexe » du peuple Cueva perpétré par le conquistador espagnol Vasco Núñez de Balboa, à Panama, vers 1513.
En multipliant les pistes, le parcours parfois s’égare ou se mord la queue, pour autant il dresse un panorama historique particulièrement précis et salutaire en miroir des recherches actuelles sur les notions de genre et d’identité.
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« The First Homosexuals. La naissance de nouvelles identités, 1869-1959 », 7 mars-2 août 2026, Kunstmuseum, St. Alban-Graben 8, 4010 Bâle, Suisse.



