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Critique

La mode africaine illumine le musée du quai Branly

Grâce aux apports de ses collections de photographie et de textiles, l’institution parisienne enrichit magnifiquement l’exposition londonienne, qu’elle reçoit à son tour.

Bérénice Geoffroy-Schneiter
3 juillet 2026
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Vue de l’exposition «Africa Fashion», musée du quai Branly – Jacques Chirac, Paris, 2026. Courtesy du musée du quai Branly – Jacques Chirac. Photo D.R.

Vue de l’exposition «Africa Fashion», musée du quai Branly – Jacques Chirac, Paris, 2026. Courtesy du musée du quai Branly – Jacques Chirac. Photo D.R.

Symbole de modernité et de créativité, la mode africaine est une formidable vitrine des aspirations d’un continent jeune et en perpétuelle réinvention. Qui a déambulé dans les rues de Cotonou, de Dakar ou de Johannesburg est instantanément happé par l’audace et l’inventivité folle dont font preuve les hommes comme les femmes pour mixer et télescoper les graphismes, les imprimés et les couleurs de leurs vêtements. Fruit de ce constat, l’exposition « Africa Fashion » – conçue par le Victoria and Albert Museum (V&A), à Londres – fait halte, dans sa tournée internationale, entre les murs du musée du quai Branly – Jacques Chirac, à Paris, lequel la pare de ses propres fonds sur le sujet.

Un vecteur d’émancipation politique et sociétale

« Le tissu est à l’Afrique ce que les monuments sont à l’Occident », résume avec pertinence le sculpteur ghanéen El Anatsui. Point de hasard si, au lendemain des indépendances, les plus grands stylistes africains puisent dans ce riche répertoire visuel pour créer un langage inédit fait de détournements et de réappropriations. Dans un geste tant esthétique que politique, ils érigent ainsi le tissu traditionnel en symbole de modernité et en étendard de leurs revendications. Dans un même temps, les nouveaux dirigeants invitent leurs populations à porter des textiles produits localement plutôt qu’importés de l’étranger. Certains vont même jusqu’à le mettre en scène, tel le Premier ministre du Ghana Kwame Nkrumah arborant en 1957 un kente traditionnel, signifiant aux yeux de tous son émancipation vis-à-vis de la Grande-Bretagne. Bientôt, les tissus commémoratifs tapissés de portraits d’hommes politiques fleurissent sur tout le continent, retrouvant par là même la vocation première des anciens textiles africains : véhiculer des messages et des symboles.

Loin d’être frivole, la mode participe pleinement à ce climat de renaissance culturelle et de fierté revendiquée qui anime l’ensemble des pays africains à l’aube des années 1960. « L’Afrique doit désormais occuper la place qui lui revient en qualité de créatrice de culture », déclare ainsi le président sénégalais Léopold Sédar Senghor lors du discours d’ouverture du premier Festival mondial des arts nègres, à Dakar, en avril 1966, auquel assistent Joséphine Baker et Duke Ellington ! C’est aussi l’époque où les premiers magazines africains voient le jour, tel Drum, lancé en 1951 au Cap (Afrique du Sud), tandis que les « dandys de Bamako » sont immortalisés sous l’objectif de ces deux portraitistes de génie que sont les Maliens Seydou Keïta et Malick Sidibé. Dans la série African Spirits, le photographe camerouno-nigérian Samuel Fosso se représente quant à lui sous les traits de personnages illustres du continent noir en utilisant le vêtement et la coiffure comme marqueurs identitaires. L’exposition montre ainsi le célèbre cliché dans lequel l’artiste arbore la même coiffure afro que la militante américaine Angela Davis sur l’avis de recherche diffusé par le FBI en 1970.

Imane Ayissi, robe bustier, collection «Mbeuk Idourrou», automne-hiver 2019, kente vintage du peuple Ewe, tissé à la main au Ghana. © Imane Ayissi. Courtesy du musée du quai Branly – Jacques Chirac. Photo D.R.

Des artistes à part entière

Il serait toutefois réducteur d’aborder les créateurs de mode africains à travers le seul prisme du discours idéologique. Beaucoup d’entre eux se revendiquent comme des artistes à part entière, nourris d’influences diverses, panachant les styles et les matières, détournant les codes et les usages pour mieux les réinventer. « La mode africaine est présentée ici comme une forme d’art et de design, une expression culturelle, une façon de parler de soi et de sa place dans le monde », souligne Christine Checinska, la commissaire et conservatrice en chef du département des textiles et de la mode d’Afrique et de la diaspora africaine au V&A. L’exposition et le passionnant catalogue qui l’accompagne¹ s’emploient ainsi à en « célébrer la vitalité, l’innovation et le cosmopolitisme », aux antipodes des stéréotypes réducteurs et de toute tentation « exotique ».

« Le tissu est à l’Afrique ce que les monuments sont à l’Occident. »

Le visiteur découvre, dès l’entrée du parcours, la somptueuse robe signée du Camerounais Imane Ayissi issue de sa collection automne-hiver 2019, intitulée « Mbeuk Idourrou », véritable pied de nez aux clichés accolés à la mode africaine ! « Je viens d’un pays où, aujourd’hui encore, il n’y a pas à proprement parler d’industrie de la mode [et] où la création de vêtements est perçue comme une pratique artisanale, pas spécialement valorisée, explique-t-il. La haute couture, un club élitiste qui peut paraître en marge de la vie contemporaine réelle, a toujours été mon objectif, justement parce qu’elle représente le summum du luxe et du savoir-faire. » « Montrer que les cultures africaines recèlent le même degré de sophistication, de raffinement, de précision et de poésie que n’importe quelle culture est le cœur de ma démarche », revendique ainsi fièrement celui qui n’hésite pas à magnifier dans ses collections des matières et des textiles traditionnels tels le raphia teint de couleurs vibrantes ou le kente du peuple Ewe du Ghana, tissé en petites bandes comme sur une robe bustier de 2019.

Ce même souci de luxe et de perfection se retrouve chez la pionnière de la mode africaine que fut la Marocaine Naïma Bennis (dont les élégantes capes de soirée pour femmes s’inspiraient de la coupe du burnous masculin) ou encore chez la première styliste nigériane Shade Thomas-Fahm, laquelle glissa une fermeture Éclair dans le traditionnel pagne iro. De son côté, le Ghanéen Kofi Ansah fit la une des journaux britanniques pour avoir dessiné un haut en perles pour la princesse Anne, et se rendit célèbre en 1988 par sa collection « Blue Zone » mêlant denim, textiles traditionnels et influences interculturelles. Enfin, l’accrochage rend hommage au Malien Chris Seydou qui transposa dans ses silhouettes ajustées l’art ancestral du bogolan, ainsi qu’à Alphadi, le fondateur du mythique Festival international de la mode africaine (ou FIMA) qui faisait dialoguer sur les rives du fleuve Niger la fine fleur des couturiers d’Afrique et d’ailleurs.

En miroir de la débordante créativité des stylistes en devenir ou confirmés, la commissaire associée Hélène Joubert a puisé de somptueuses parures et vêtements anciens dans les collections du Musée du quai Branly – Jacques Chirac. Preuve, selon la conservatrice générale de ce dernier, également spécialiste de textiles, que « l’Afrique des époques historiques pouvait aisément rivaliser avec l’Europe et n’avait rien de “primitif” ».

1. Christine Checinska, Africa Fashion, Paris, Éditions El Viso et musée du quai Branly – Jacques Chirac, 2026, 272 pages, 42 euros.

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« Africa Fashion », 31 mars-12 juillet 2026, Musée du quai Branly – Jacques Chirac, 37 quai Branly, 75007 Paris.

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