De Madrid à Rome, de New York à Bagdad, en passant par Casablanca ou Dakar, le parcours du peintre marocain Mohamed Melehi, disparu en 2020, brille par son cosmopolitisme. La rétrospective que présente Nadia Sabri, la nouvelle directrice du musée Mohammed VI d’art moderne et contemporain (MMVI), à Rabat, en dresse les grandes lignes à travers des œuvres maîtresses. Son comité scientifique est constitué de l’historienne d’art Toni Maraini – qui enseigna aux côtés de Mohamed Melehi et Farid Belkahia à l’École de Casablanca –, de Brahim Alaoui, ancien directeur du musée de l’Institut du monde arabe, à Paris, du commissaire d’exposition Moulim El Aroussi et de Michel Gauthier, auteur d’une monographie de référence sur l’artiste parue chez Skira en 2019. « L’exposition a pour ambition d’inscrire l’œuvre de Mohamed Melehi dans la trajectoire cosmopolite qui était la sienne et qui a été en même temps très ancrée dans l’histoire iconographique du Maroc, explique Nadia Sabri. Il a été aussi une dynamo dans le mouvement intellectuel et artistique de son époque, justement par sa malléabilité à évoluer entre les scènes artistiques européennes et américaines. »
La formation européenne
Après des études à l’école préparatoire des beaux-arts de Tétouan entre 1953 et 1955, sous le protectorat espagnol, Mohamed Melehi se rend en Espagne, où il intègre les académies d’art de Séville puis de Madrid. Il y découvre les peintres emblématiques de l’art abstrait hispanique, tels Manolo Millares et Pablo Serrano, dont les travaux font écho à ceux des expressionnistes abstraits américains. Une huile sur bois de 1958, dans laquelle l’influence de Jackson Pollock se fait sentir, témoigne de l’importance de ces découvertes. Celles-ci lui font abandonner la peinture de paysage à laquelle l’enseignement artistique encore académique de Tétouan le préparait. Après un passage éclair par Paris, il obtient une bourse italienne qui lui permet d’étudier à l’Accademia di Belle Arti di Roma, dans la section sculpture, entre 1957 et 1960. Cette expérience portera ses fruits des années plus tard lorsque, en compagnie de Mohammed Chabaâ, il réalisera des Intégrations, à la demande des architectes Abdeslam Faraoui et Patrice de Mazières. Ce moment fort de son parcours est brièvement évoqué dans la rétrospective. En Italie, il rencontre plusieurs artistes, dont Carla Accardi et Ellsworth Kelly, et bénéficie d’une première exposition personnelle à la galerie Trastevere de Topazia Alliata, à Rome, en 1959. Il est alors influencé par la hard edge painting et fortement impressionné par les travaux sur toile de jute d’Alberto Burri, comme en témoigne l’œuvre Burri C, élément d’un ensemble rendant hommage au maître.

Vue de l’exposition «Mohamed Melehi. Œuvre en héritage», musée
Mohammed VI d’art moderne et contemporain, Rabat. Courtesy du MMVI
L’expérience américaine
C’est aux États-Unis que Mohamed Melehi forgera véritablement son langage plastique : au Minneapolis College of Art and Design (Minnesota), tout d’abord, en tant que professeur assistant de Raymond Handler, puis à la Rockefeller Foundation, à New York, où il partage un atelier avec Lucio Pozzi. Là, il participe en 1963 à l’exposition « Hard Edge and Geometric Painting and Sculpture » au Museum of Modern Art. Son vocabulaire plastique marqué par des lignes-ondes vibratoires prend alors forme et ne le quittera plus.
« Mon parti pris a été de faire émerger le lexique iconographique de Mohamed Melehi, de le connecter à ses sources et d’en tracer la genèse et l’évolution : la découverte de la modernité artistique en Europe et aux États-Unis, le voyage initiatique dans l’Atlas et le Souss, à la quête permanente des origines profondes de l’iconographie marocaine », précise Nadia Sabri. Plusieurs œuvres à la peinture cellulosique, notamment sur bois, témoignent d’ailleurs d’un style devenu signature. Elles sont ponctuées de gouaches ou d’acryliques sur papier rarement montrées au Maroc, comme si l’on pénétrait dans l’atelier de l’artiste. Les années casablancaises aux côtés de Farid Belkahia, directeur de l’École des beaux-arts de la ville de 1962 à 1974, si elles sont mieux connues, ont ici le mérite d’être accompagnées de documents d’archives décisifs : vitrines exposant différents numéros d’Intégral – la revue de création plastique et littéraire qu’il fonde en 1971 avec Mostafa Nissaboury et Tahar Ben Jelloun, après une scission avec la rédaction de la revue Souffles – ou montrant une partie de la collection de bijoux amazighs qu’avec son épouse Toni Maraini il rapportait de leurs excursions dans le Haut et le Moyen Atlas.
Dans les années 1985-1992, Mohamed Melehi occupe le poste de directeur des arts au ministère de la Culture marocain. Sa peinture, qu’il n’abandonne pas, ne se départit plus de l’abstraction géométrique qui lui a assuré une reconnaissance nationale et internationale. « Mohamed Melehi manie avec aisance le lexique de son langage plastique, souligne justement l’un des textes de l’exposition. Il construit des paysages à partir des formes abstraites de ses anciennes peintures : les ondulations deviennent montagnes, océans, algues ou formes sensuelles. » L’expérience fondatrice américaine, dont témoigne la dernière section de l’exposition, « La vague pour toujours », aurait-elle été indépassable ?
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« Mohamed Melehi. Œuvre en héritage », 29 avril-30 août 2026, musée Mohammed VI d’art moderne et contemporain, angle avenue Moulay-El-Hassan et avenue Allal-Ben-Abdallah, 10000 Rabat, Maroc.



