Le centre d’art contemporain Les Tanneries, né en 2016 à l’instigation de l’ancien maire d’Amilly (13 500 habitants), bénéficie depuis quatre ans du label « Centre d’art contemporain d’intérêt national ». L’institution, dont près de 50 % du budget global est financé par les fonds municipaux, réunit des espaces d’exposition, une école d’art ainsi que des ateliers ouverts à tous. Au mois de mars dernier, elle est entrée, malgré elle, dans une nouvelle phase de son histoire avec l’élection du nouveau maire de la commune, Tom Collen-Renaux, membre du Rassemblement national. Pendant la campagne, celui-ci n’a pas caché son ambition d’ouvrir le centre aux métiers d’art et à l’histoire locale, conformément à la ligne culturelle et conservatrice défendue par le parti de Jordan Bardella : plus de patrimoine ancien et moins de création contemporaine.
Si, lors du vernissage de l’exposition – conçue avant son élection –, Tom Collen-Renaux a affirmé vouloir « préserver Les Tanneries », il n’a pas dévoilé à quelles conditions son financement serait maintenu.
C’est dans ce contexte singulier que le centre fête cette année son 10e anniversaire. L’exposition « Abstraction, abstractions ! » clôt « Nos maisons apparentées », cycle de programmation initié en 2023 dans le but de favoriser le dialogue entre la création actuelle et l’histoire du lieu, successivement site de production industrielle, friche et centre d’art. Le commissaire de l’exposition, Thierry Davila, a ainsi imaginé un parcours fondé sur les échanges, les « amitiés », non seulement entre les créations elles-mêmes mais aussi entre les œuvres et cet environnement composé de vastes bâtiments et d’un parc où coule une fort jolie rivière, le Loing. La sélection qu’il a effectuée esquisse davantage une conception fluide et musicale de l’abstraction en lien direct avec l’espace dans lequel elle est montrée, qu’une histoire documentée de ses expressions récentes.
Dans le vaste espace de la Grande Halle se déploient plusieurs installations monumentales. Pascal Pinaud mêle tapis de prière, objets récupérés (capsules de bouchons de champagne, fèves en céramique, panneaux, etc.) et peintures de grand format dans lesquels conversent motifs ornementaux et géométriques et lettres typographiées. L’aspect enveloppant et protecteur de l’installation contraste singulièrement avec les pièces de Katinka Bock (Sand (dix ans), 2026) – un grand cercle formé de silex broyé – et de Franz Erhard Walther (Rahmen, geöffnet, 1975) – sept barres de cuivre disposées au sol. L’œuvre de Delphine Reist, quant à elle, rappelle la nature industrielle du lieu : neuf rouleaux tracent sur les murs et les piles de béton d’épaisses lignes jaunes. On retrouve ensuite ces trois artistes à l’étage, sous la Verrière, où la répétition de la forme circulaire invite au mouvement, à l’exemple de Houle (2023) de Delphine Reist dans lequel des chaises à roulettes peignent, sur de grands rouleaux de papier blanc, des cercles concentriques à l’encre noire.

Agnès Thurnauer, Big Big & Bang Bang (série), 2026, 31 peintures, 15 × 25 cm. © Agnès Thurnauer, ADAGP, Paris, 2026. Photo Les Tanneries CACIN, 2026.
La Galerie Haute confronte différents registres de visions abstraites, prouvant si besoin en est la plasticité de la non-figuration. Les fameuses Prédelles d’Agnès Thurnauer accueillent le public de leurs mots programmatiques, « PAINTING » et « abstract ». Papier peint(2026) de Delphine Reist, découpes d’enjoliveurs bombées à la peinture aérosol sur la cimaise, transforme des formes manufacturées en pattern. Il fait écho à Fear the Eye Become the Tone de Philippe Decrauzat, pareil à deux grands yeux cinétiques hypnotisant les visiteurs. Les peintures et les installations d’Ad Minoliti, « mini-théâtres ouverts et accueillants », déploient un langage formel que l’artiste désire non-binaire. On retrouve un même intérêt pour la fiction dans les maquettes de Jacques Julien (100 models with flags, 2026), petites sculptures composées de fragments d’objets où le jeu des formes, souvent géométriques et colorées, donne la sensation de pénétrer un monde rêvé. D’autres propositions jalonnent encore le parcours : les traces d’Alain Séchas (Monaco (série), 2022) répondent aux coulures de Philippe Decrauzat (A moiré in a line, 2013-2026), les gestes d’Edgar Sarin (Ciel, 2023) à ceux de William Anastasi (Badabad (bro), 2012), les lignes organiques d’un ensemble de tableaux d’Emma Reyes à celles d’Agnès Thurnauer, de nouveau, dans ses Big Big & Bang Bang (1995 et 2020). L’exposition s’achève par une dernière salle, la Petite Galerie, transformée pour l’occasion en cabinet d’arts graphiques. Les œuvres de Silvia Bächli (3. April, 2006), Nicolas Aiello (Neige, 2010), William Anastasi (One Hour Blind Drawing, 2013) ou Francis Alÿs (The Leak, 1995) enregistrent sur le papier, sur la toile ou à l’écran des gestes, le temps qui passe, des apparitions fugaces. Thierry Davila entend bien avec cette exposition aux Tanneries « dépasser l’abstraction ».
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« Abstraction, abstractions ! », Les Tanneries – Centre d’art contemporain d’intérêt national, du 30 mai au 30 août 2026, 243 rue des Ponts, 45200 Amilly



