Dans un dialogue avec près de vingt-quatre artistes, contemporains et historiques, l’exposition « Yvonne Rainer. A Reader » au Crac Occitanie, le centre régional d’Art contemporain, à Sète, construit une constellation qui tient davantage de l’archive mouvante que de la rétrospective statique. La notion de Reader, tout autant recueil que posture critique, permet d’envisager le travail d’Yvonne Rainer (née en 1934) comme un ensemble d’outils de lisibilité des structures dans lesquelles les corps, les gestes et les idées, sont immobilisés. Penser avec son corps pour s’engager et créer du lien semble être le désir partagé par l’ensemble des partitions, photographies, écrits et films présentés.
Une poétique de l'action
Figure centrale de la danse post-moderne américaine, Yvonne Rainer est l’une des membres fondatrices du Judson Dance Theater, laboratoire radical où, dès le début des années 1960, les notions de virtuosité, d’expressivité et de narration sont méthodiquement déconstruites. Inspirées par John Cage, le minimalisme et Fluxus, ses premières chorégraphies s’appuient sur des partitions ouvertes, des tâches ordinaires et des gestes non hiérarchisés. Trio A (1966), montré ici dans une version filmée de 1978, demeure emblématique : une séquence continue, sans accent dramatique ni regard adressé au spectateur, où l’énergie est volontairement égalisée. En neutralisant le phrasé et la dynamique, Yvonne Rainer retire à la danse toute promesse de récit et d’expressivité, jugée trop prescriptive, voire autoritaire. Pour autant, il ne s’agit nullement d’un formalisme abstrait, car cette économie du geste est profondément politique : elle cherche à privilégier l’activité du corps plutôt que son objectivation.
La pièce Parts of Some Sextets (1965) est ainsi construite autour d’une série de trente et une tâches (tasks), dont beaucoup impliquent la manipulation d’objets, telle la « tâche 21 » : « déplacer la pile de matelas de l’autre côté ». Sur scène, les performeurs cherchent à agir non pas sur leur propre corps, mais sur l’objet lui-même. À première vue, cette action pourrait sembler banale, comparable au simple déplacement d’un matelas dans la vie quotidienne. Pourtant, la différence est fondamentale : dans la performance, c’est l’action elle-même qui est visée et non son résultat pratique. Comme le souligne sa consœur Anna Halprin, laquelle introduisit ce concept de « tâche » dans ses ateliers de Kentfield, en Californie, dès 1957, nombre de ces actions perdent tout lien avec une fonction pratique. Elles se transforment alors en occasions d’exploration poétique, fantaisiste ou sculpturale, où l’objet devient à la fois support et partenaire du mouvement. Pour Yvonne Rainer, la tâche est aussi un moyen d’accroître la conscience du corps et de produire des effets kinesthésiques, sans se préoccuper d’une quelconque fonction pratique ou esthétique. Le geste devient alors un outil réflexif, autonome, détaché de son utilité pour explorer le rapport entre corps, action et intention.

Vue de l’exposition « Yvonne Rainer. A Reader », Crac Occitanie, Sète, 2025. Au centre : Trio A, 1978, vidéo noir et blanc ; à droite : 48 documents (photographies, affiches, programmes) extraits des Yvonne Rainer Papers.
Au centre : © Yvonne Rainer. Courtesy de Video Data Bank, School of the Art Institute of Chicago ; à droite : © Getty Research Institute, Los Angeles, Zeitgeist Films et Kino Lorber, Berlin. Photo Aurélien Mole
Une puissance discursive
Le langage joue très tôt un rôle central dans le travail d’ Yvonne Rainer. Listes de verbes, descriptions, manifestes, scripts parlés ou voix off ne viennent pas illustrer le mouvement, mais viennent en déplacer la lecture. Le langage permet en effet d’ajouter une couche de sens à l’ambiguïté du geste et d’introduire des enjeux que le corps seul ne saurait nommer. Ce déplacement s’accentue lorsqu’Yvonne Rainer se tourne vers le cinéma au début des années 1970 : les films deviennent le lieu où biographie, théorie et politique s’entrelacent. Lives of Performers (1972), Film About a Woman Who... (1974) et Journeys from Berlin/1971 (1980) sont des lieux où elle expérimente ce que le langage fait aux corps. Voix off dissociées de l’image, récits fragmentés, citations théoriques et autobiographiques abordent frontalement des questions de féminisme, de sexualité, de racisme, de maladie, et de violence d’État.
Le dialogue avec les artistes contemporains est l’un des points forts de l’exposition. Le vidéaste Charles Atlas, dans Rainer Variations (2002), rejoue Trio A à travers une figure parodique de Martha Graham (légende de la danse moderne auprès de laquelle Yvonne Rainer a fait ses classes, ici interprétée par Richard Move), mettant en scène le conflit entre expressivité dramatique et refus rainerien du pathos. Les œuvres de Pauline Boudry/Renate Lorenz prolongent la critique des normes de genre et de représentation, en faisant du reenactment (reconstitution) et du montage des outils politiques. Gregg Bordowitz, dont les films articulent récit personnel, militantisme queer et héritage de la crise du sida, résonne directement avec l’usage rainerien de l’autobiographie comme matériau critique. D’autres artistes comme Paul Maheke, Madison Bycroft ou encore Josèfa Ntjam investissent le corps comme une archive trouble et mouvante. En outre, même si leurs œuvres ne citent pas directement Yvonne Rainer, elles partagent avec celle-ci une attention aux conditions sociales, politiques et historiques dans lesquelles les corps apparaissent, sont marqués, et cherchent à s’individuer.
En assumant une dimension documentaire tout en retraçant sa circulation à travers des pratiques contemporaines, « Yvonne Rainer. A Reader » refuse toute monumentalisation, conservant ainsi la méfiance de la chorégraphe à l’égard du spectaculaire et son attachement à la puissance discursive des gestes ordinaires. L’exposition montre que l’enjeu n’est pas tant de conserver une œuvre, mais bien de maintenir ses questions ouvertes sur un champ contemporain : comment faire du mouvement un outil de pensée ? Comment l’articulation du langage et du corps peut-elle aujourd’hui permettre une émancipation vis-à-vis des canons normatifs, esthétiques et idéologiques ?
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« Yvonne Rainer. A Reader », du 11 octobre 2025 au 1er février 2026, Crac Occitanie, 26, quai Aspirant-Herber, 34200 Sète.



