Penseur de la complexité, auteur d’une œuvre prolifique – La Méthode, une somme en six volumes (1977-2004), reste son magnum opus –, Edgar Morin avait fini par incarner la figure du vieux sage, posant sur le monde un regard à la fois critique et émerveillé, toujours curieux, avec une rare hauteur de vue. Le sociologue et philosophe est décédé à Paris le 29 mai à l’âge de 104 ans.
Né le 8 juillet 1921 à Paris, Edgar Nahoum, de son vrai nom, s’engage dès 1936 au sein de l’organisation Solidarité internationale antifasciste venant en aide aux Républicains espagnols. Un premier acte politique fondateur. À partir de 1941, il rejoint le Parti communiste français, quitte Paris pour la zone libre, et poursuit ses études de droit à Toulouse. L’année suivante, il entre dans la Résistance. Nommé lieutenant des Forces françaises combattantes, il adopte le nom de Morin. Alors qu’il s’était présenté sous le nom d’Edgar Magnin, choisi comme pseudonyme en référence au personnage de L’Espoir d’André Malraux, un camarade comprit « Morin », et il ne chercha pas à le rectifier. En 1945, il est rattaché à l’état-major de l’armée française en Allemagne. En 1948, il commence à écrire, notamment dans la rubrique Arts et spectacles du Patriote Résistant. Il s’éloigne du Parti communiste à partir de 1949 et en sera exclu en 1951 après un article paru dans France Observateur.
En 1950, Edgar Morin entre au CNRS, avec l’appui de Vladimir Jankélévitch et Maurice Merleau-Ponty. L’année suivante, il publie L’Homme et la mort. En 1955, il est l’un des animateurs du Comité contre la guerre d’Algérie. Puis, il cofonde en 1956 la revue Arguments, aux Éditions de Minuit. Durant les années 1960, il enseigne à la Faculté latino-américaine des sciences sociales à Santiago du Chili. De L’esprit du temps (1960) à La métamorphose de Plodémet (1967) et La Rumeur d’Orléans (1969), ses travaux ouvrent de nouvelles perspectives, s’inscrivant dans une optique résolument interdisciplinaire. Invité au Salk Institute de San Diego en 1969, il y retrouve Jacques Monod, l’auteur de Le Hasard et la Nécessité, et conçoit les fondements de la « pensée complexe ».
Penseur de la société et de ses transformations, Edgar Morin s’est intéressé à Mai 1968, aux ouvriers de Renault comme aux habitants de la Bretagne rurale, refusant toute vérité absolue pour étudier le réel au plus près. Cette méthode n’a cessé de guider ses travaux. Voix unique, il avait connu un important succès éditorial avec son ouvrage La Voie : pour l’avenir de l’humanité (Fayard, 2011).
Edgar Morin était en outre un grand humaniste, sensible et visionnaire. Toujours vêtu avec élégance, ce grand lecteur, mélomane et amateur d’art – de la danseuse de Degas à Rembrandt, en particulier ses portraits, et Le Cavalier polonais – nous avait confié lors d’un entretien à l’occasion de la parution de son livre Connaissance, ignorance, mystère (Fayard, 2017) : « Les arts nous apportent un sentiment du réel qui n’est pas seulement abstrait, réduit à des lois, des formules mathématiques, et nous font mieux ressentir la condition humaine. […] Ce qui importe, c’est le sentiment de la qualité poétique de la vie dès qu’il y a jeu, enthousiasme, émerveillement. Les surréalistes disaient que la vie peut être vécue poétiquement. L’émotion que nous ressentons devant des œuvres d’art, un paysage, à la lecture d’un roman, en écoutant de la musique, est une émotion poétique. Non seulement un plaisir, mais une sorte de transe. […] Au moment de la création, les artistes sont dans un état mixte de combinaison entre la transe et la conscience lucide. C’est ce que l’on appelait, par le passé, l’"inspiration". En tant que spectateur, l’esthétique nous donne un sentiment de vie intense, une conscience plus humaine et plus ouverte. » Et d'ajouter : « L'art nous rend meilleur, développe notre altruisme ».
« C’est avec une profonde émotion que j’ai appris le décès d’Edgar Morin, l’une des plus grandes figures intellectuelles françaises de notre temps, lui a rendu hommage Catherine Pégard, ministre de la Culture, dans un communiqué. Combattant infatigable pour la liberté, philosophe de la "pensée complexe" qu’il jugeait un besoin vital pour nos personnes, nos cultures et nos sociétés, intellectuel engagé et connu de tous, il cherchait l’accord des "vérités opposées". Edgar Morin aura consacré plus de huit décennies à interroger notre monde, ses crises et ses espérances. Il continuera de nous enseigner "ce qu’est être humain". […] Chercheur au rayonnement international, traduit et lu dans le monde entier, lauréat d’un très grand nombre de récompenses et distinctions, Edgar Morin avait inspiré plusieurs générations d’étudiants, d’enseignants, de chercheurs, de penseurs, d’artistes et de responsables publics. Son influence dépasse largement le champ académique : elle irrigue encore nos réflexions citoyennes et politiques sur l’éducation, la culture, l’écologie et l’avenir de nos démocraties. […] Dans une époque marquée par les fractures, les certitudes hâtives et la tentation de la simplification, son œuvre semble plus actuelle et plus nécessaire que jamais. »




